Sansal : Les Saintes Écritures du Bureau de Tabac :

 

Parce qu’il n’y a rien de plus croustillant que le lyrisme bourgeois découvrant le courage depuis le boulevard Saint-Germain, voici la réponse du berger à la bergère.

Le miracle du papier qui fait trembler les empires.

Quelle larmoyante beauté ! On en aurait presque le vertige. À l’heure où le monde s'abîme dans les abîmes de TikTok et des algorithmes décadents, voilà que nos bons apôtres de la presse parisienne retrouvent la foi. Alléluia : le livre imprimé est vivant ! Mieux, il fait « bisquer » les tyrans. Il faut lire ce ton pénétré, presque clérical, pour savourer l’extase du commentateur qui nous explique, l’œil humide, qu'un bloc de 252 pages reliées chez Grasset pèse plus lourd qu'un drone de combat ou qu’une crise pétrolière.

C’est le grand retour du romanesque colonial : le sauvage en treillis, terré dans son palais d'El Mouradia, tremblant de tous ses membres à la seule idée qu’un octogénaire écrive ses « libres méditations » entre deux tisanes. Nos éditorialistes adorent cette fable. Elle leur permet de s'imaginer qu'envoyer un chèque d'acompte à un dissident, c'est l'équivalent moderne du débarquement de Normandie. On dresse la liste des martyrs comme on égrène les saints du calendrier : Perrault, Beau, Daoud, et maintenant Sansal, numéro d'écrou 46611, sanctifié par l’encre des rotatives et le service de presse de l'avenue des Gobelins.

Le martyrologe comme produit d'appel

Mais grattons un peu le vernis de cette hagiographie pour de bon. Ce qui fascine notre chroniqueur, ce n'est pas tant la liberté du peuple algérien – dont il se soucie comme de sa première carte de presse – c'est le frisson de la censure. Ah, l’ambassade de Tunisie qui achetait tous les stocks en 1999 ! Quelle délicieuse promotion gratuite ! On sent presque la nostalgie d'une époque où la dictature avait au moins le bon goût d’être un excellent agent littéraire.

Le drame humain, la cellule de six mètres carrés, les islamistes et les truands qui se partagent la cour ? Une superbe toile de fond pour la quatrième de couverture. Le texte nous l'avoue d'ailleurs avec une indécence rare : cette sortie littéraire « risque de nuire à une éventuelle grâce » d'un autre journaliste emprisonné. Mais qu'importe le sort des hommes de chair et d'os, pourvu qu’on ait l’ivresse d'une « mise en place colossale » en librairie ! Le martyr est un business qui ne connaît pas la crise, surtout quand il est marketé sous la bannière des « nouveautés » de l’été. L'essentiel est que le livre soit « superbe et suffoquant », comme un bon thriller de gare qu’on lit au bord de la piscine en soupirant sur la dureté du monde.

La droite française n'aime jamais tant les écrivains arabes que lorsqu'ils sont enfermés par d'autres arabes, ou lorsqu'ils écrivent en français pour dire du mal de chez eux. C'est le brevet de bonne conduite culturelle, le passeport pour les plateaux télé où l'on viendra s'extasier sur leur « courage » à prix fixe.

La poussière et les dividendes

La conclusion de cette homélie frise le sublime. On nous promet, dans un élan de métaphysique de comptoir, que les persécuteurs deviendront « poussière » tandis que la littérature triomphera pour les siècles des siècles. C’est beau comme du Bossuet réécrit par un stagiaire en marketing. En attendant l’éternité et la poussière, les persécuteurs se portent très bien, merci pour eux, et les maisons d'édition parisiennes ramassent les dividendes de la révolte.

Alors, inclinons-nous devant ce « triomphe de la littérature ». Courons acheter notre dose d'indignation reliée, lisons les souffrances de l'écrou 46611 avec la distance polie du consommateur de bonne conscience. Et consolons-nous : si la liberté n'avance pas d'un pouce de l'autre côté de la Méditerranée, Grasset aura au moins réussi son coup éditorial du mois de juin. Les despotes peuvent dormir sur leurs deux oreilles, la résistance occidentale s'achète désormais en librairie pour la modique somme de vingt-deux euros.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  

 https://kadertahri.blogspot.com/

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