Analyse critique et satirique d’un
article de presse présentant les relations franco-algériennes comme une
“capitulation”. Déconstruction des procédés rhétoriques, des exagérations
politiques et des narratifs idéologiques qui transforment la diplomatie en
récit de victoire ou de défaite. Une tribune ironique et argumentée sur la
manipulation du langage médiatique en géopolitique
À lire
certains plumitifs de la presse marocaine, on découvre une science diplomatique
inconnue jusqu'ici : dès qu'un État reprend langue avec un autre, il aurait
capitulé.
La
diplomatie du XXIe siècle serait donc simple. Deux ministres se rencontrent ?
Capitulation. Une coopération reprend ? Reddition. Des services administratifs
recommencent à fonctionner ? Waterloo.
À ce
rythme-là, il faudra bientôt annoncer que les États-Unis se sont rendus à la
Chine parce qu'ils commercent avec elle, que l'Inde a capitulé devant le
Pakistan chaque fois qu'un poste-frontière ouvre ses barrières, et que la
France elle-même s'est soumise à l'Allemagne depuis qu'elles siègent ensemble à
Bruxelles.
Le plus
fascinant dans ce texte n'est pas ce qu'il dit de l'Algérie. C'est ce qu'il
révèle de ses auteurs : une incapacité chronique à distinguer la diplomatie du
football.
Pour eux, il
n'existe que deux résultats possibles : victoire par KO ou humiliation totale.
La négociation n'existe pas. Le compromis n'existe pas. Les intérêts mutuels
n'existent pas. Il n'y a que des vainqueurs qui paradent et des vaincus qui
rampent.
Ainsi, le
simple fait que Paris et Alger décident de reprendre certains mécanismes de
coopération devient, sous leur plume, une « capitulation historique ».
Historique ?
Rien que ça.
On cherche
pourtant dans leur démonstration la preuve de cette prétendue reddition. On ne
trouve qu'un torrent d'adjectifs, une avalanche de métaphores militaires et une
consommation industrielle de mots comme « reculade », « soumission », «
aplatissement », « dictée » et « humiliation ».
Le
raisonnement est d'une élégante simplicité : puisque l'auteur déteste le régime
algérien, tout ce que fait l'Algérie est une erreur ; et puisque c'est une
erreur, c'est forcément une défaite ; et puisque c'est une défaite, elle doit
être totale.
La logique
du procureur qui rend son verdict avant l'ouverture du procès.
Plus
savoureux encore est le paradoxe central de cette littérature de propagande :
depuis des mois, on nous explique que l'Algérie est une puissance régionale
agressive, omniprésente, capable de déstabiliser des continents entiers. Puis,
au détour d'un communiqué, cette même Algérie devient soudain un État en
carton-pâte qui s'effondre à la première pression française.
Schrödinger
diplomatique : l'Algérie est simultanément un ogre menaçant et un nain
géopolitique. Tout dépend du paragraphe.
L'article
atteint même des sommets d'acrobatie lorsqu'il transforme la reprise d'échanges
sécuritaires en preuve d'une prise de contrôle française d'Alger.
Voilà donc
une découverte majeure pour les sciences politiques : partager du renseignement
avec un partenaire signifie désormais lui abandonner sa souveraineté.
Dans ce cas,
il faudra prévenir la moitié de la planète qu'elle vit sous occupation sans le
savoir.
Mais le plus
drôle demeure cette obsession presque pathologique de voir l'Algérie humiliée.
Le texte ne
célèbre pas un succès marocain.
Il ne décrit
pas une avancée diplomatique du Maroc.
Il ne
présente aucune réalisation concrète.
Non.
Il jubile
simplement à l'idée imaginaire d'une humiliation algérienne.
Comme si
l'horizon politique ultime consistait non à construire quelque chose pour
soi-même, mais à fantasmer l'effondrement du voisin.
Une
diplomatie de commentateurs sportifs. Une géopolitique de réseaux sociaux. Une
stratégie nationale réduite à la joie mauvaise du spectateur qui croit
apercevoir une chute.
Le problème
est qu'entre le fantasme et les faits subsiste une réalité têtue.
La France
maintient ses positions.
L'Algérie
maintient les siennes.
Les deux
États continuent à défendre leurs intérêts.
Et les
relations internationales demeurent ce qu'elles ont toujours été : un rapport
de force permanent où les États négocient, coopèrent, s'affrontent puis
recommencent à négocier.
Tout le
reste relève de la littérature.
Parfois du
roman.
Souvent de
la propagande.
Et dans les cas les plus caricaturaux, de cette étrange discipline consistant à confondre un communiqué administratif avec la chute de Constantinople
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