Il existe en France une école de pensée singulière : celle qui transforme les bénéficiaires de la colonisation en victimes de l’Histoire et les colonisés en accusés permanents. La chronique de Xavier Driencourt en est une illustration presque parfaite.
Le procédé est simple. On efface cent trente-deux années de colonisation, les expropriations, le Code de l’indigénat, les massacres et les inégalités structurelles. Puis on réduit toute la question algérienne à un débat technique sur la double nationalité. La violence d’un système colonial disparaît derrière les subtilités d’un dossier administratif.
Le tour de passe-passe est habile. Mais il ne résiste pas à l’examen.
Le grand oubli de la colonisation
L’argument central de l’ancien ambassadeur est connu : l’Algérie aurait refusé la double nationalité aux Européens en 1962, mais réclamerait aujourd’hui la protection de ses ressortissants ou de ses binationaux à l’étranger. Présenté ainsi, le raisonnement semble cohérent.
Le problème est qu’il repose sur un oubli colossal : en 1962, l’Algérie ne sortait pas d’un colloque universitaire sur le droit des nationalités. Elle sortait d’une guerre de libération contre une puissance coloniale. Cette réalité change tout.
Les Européens d’Algérie n’étaient pas une minorité comparable à n’importe quelle autre. Ils constituaient le groupe dominant d’un ordre colonial qui accordait les droits les plus étendus à certains et les refusait à la majorité autochtone. Faire aujourd’hui comme si colonisateurs et colonisés occupaient exactement la même position historique relève moins de l’analyse que de la réécriture.
Une indépendance n’est pas une formalité notariale
Ce qui semble surtout déranger certains commentateurs, c’est que le FLN ait affirmé l’existence d’un peuple algérien avant 1830. Pourtant, toute la guerre d’indépendance reposait sur ce principe fondamental : l’Algérie existait avant la conquête française et continuait d’exister malgré elle.
Sans cette évidence, la colonisation se transforme miraculeusement en simple opération de gestion territoriale :
- Les canons deviennent des actes administratifs.
- Les conquêtes deviennent des formalités.
- Les peuples deviennent des détails.
Aucune nation sortie de la domination coloniale n’a bâti sa souveraineté sur le maintien des structures politiques héritées de la colonisation. Exiger cela de l’Algérie revient à lui reprocher d’avoir voulu être indépendante.
Le paradoxe de la loyauté et de la double nationalité
Le plus étonnant reste cependant ailleurs. Dans le même texte, on affirme défendre les descendants des Européens d’Algérie tout en s’interrogeant sur la loyauté des Franco-Algériens : Sont-ils vraiment français ? Se sentent-ils davantage algériens ? Que feraient-ils en cas de conflit entre les deux pays ? Depuis des décennies, ces questions reviennent avec une régularité obsessionnelle.
Ainsi, les descendants d’Algériens seraient parfois trop algériens pour être considéres comme pleinement français, mais suffisamment français lorsqu’il s’agit de les utiliser comme argument contre l’Algérie. La contradiction est si flagrante qu’elle en devient ironique.
Le véritable retournement de l’Histoire
Le véritable paradoxe n’est pas celui que pointe Xavier Driencourt. Le véritable paradoxe est qu’une partie de l’élite française continue de regarder l’Algérie avec les lunettes de 1962 tout en exigeant qu’elle raisonne selon les catégories politiques actuelles. Il est là, le refus d'accepter un fait pourtant élémentaire : l’Algérie n’a pas été créée par les Accords d’Évian. Les Accords d’Évian ont simplement consacré l’échec d’un projet colonial qui prétendait la nier.
Une nostalgie qui refuse de mourir
Au fond, cette chronique nous apprend moins de choses sur l’Algérie que sur certaines obsessions françaises. Elle révèle une difficulté persistante à regarder le passé colonial autrement qu’à travers le prisme de la perte. Comme si l’indépendance algérienne demeurait, pour certains, une anomalie historique qu’il faudrait encore expliquer ; comme si les anciens colonisés devaient éternellement justifier leur liberté.
Mais l’Histoire est têtue. Et son verdict est connu depuis longtemps. L’Algérie n’a pas demandé la permission d’exister. Elle a imposé son existence. C’est précisément ce que certains n’ont toujours pas pardonné.
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