En France, la statistique ne relève plus du simple chiffre de travail : elle
prend la forme d’une sentence quotidienne. Quand une personne sur deux déclare
ne plus pouvoir vivre dignement, nous ne sommes plus face à une crise passagère
ou à des accidents de parcours individuels. Nous assistons à une bascule
structurelle, à l’effondrement feutré mais dévastateur de notre pacte social.
L’enquête menée par
le Pacte du pouvoir de vivre et la Fondation Jean-Jaurès auprès de 12 000
répondants met à nu ce que l’arbitrage comptable s’obstine à masquer. La
pauvreté ne s'arrête pas au seuil officiel de 15,4 %. Elle s'infiltre partout,
rongeant le quotidien des classes populaires et des classes moyennes. Renoncer
à une alimentation de qualité par manque de moyens, redouter la prochaine
facture d’énergie comme une menace existentielle, voir les jeunes étouffer sous
la pression des loyers dès leur entrée dans la vie adulte : voilà la réalité
d’une majorité.
Ce retrait forcé du monde débouche sur ce que les
chercheurs nomment des « vies rétrécies ». On ne choisit plus ses projets, on
comptabilise ses dépenses au centime près. Et dans ce rétrécissement de
l’existence, un second poison s’infiltre : l’isolement social.
Un tiers de nos concitoyens déclare aujourd'hui n'avoir
personne sur qui compter en cas de coup dur. 35 % d'hommes et de femmes privés
de filet de sécurité relationnel, d'écoute ou d'entraide. Lorsque la contrainte
financière oblige à sacrifier les sorties, les engagements, les transports et
les lieux de sociabilité, la solitude devient la peine double de la précarité.
Une société qui isole à ce point est une société qui s'épuise. Il n'est donc
pas surprenant que 95 % des Français perçoivent notre quotidien comme
profondément conflictuel, sous la pression combinée des incivilités et de
l'explosion des inégalités.
Face à ce diagnostic alarmant, la cécité politique et la
réponse autoritaire ou méprisante ne sont plus seulement des erreurs
d'appréciation : elles constituent un gâchis démocratique absolu. Abandonner la
jeunesse à l'angoisse de son avenir et ignorer la détresse des ménages, c'est
dérouler le tapis rouge aux colères aveugles et aux replis identitaires.
Il y a urgence à sortir du déni. Restaurer la dignité ne
se fera ni par des incantations ni par des demi-mesures technocratiques, mais
par une redéfinition radicale de nos priorités : garantir des revenus et des
logements décents, reconstruire des services publics de proximité et refonder
les espaces de solidarité. Le temps n'est plus aux promesses d'ajustement, mais
à l'action immédiate.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé,
observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont,
mais refuser qu’elles soient comme ça. »
