À lire certains pamphlets en circulation, la
France ne serait plus qu’un champ de ruines intellectuel, livré à une police de
la pensée aussi sournoise qu’omnipotente. Non pas une dictature franche ce serait trop simple mais une tyrannie feutrée, mondaine, parfumée
aux dîners de Saint-Germain-des-Prés. Là, entre deux verres et trois signatures
en maison d’édition, se jouerait rien de moins que l’effacement civilisationnel
du pays. Le tableau est séduisant. Il est surtout fictif.
Ce type de discours ne décrit pas la réalité, mais la met en scène. Il prend des désaccords et les transforme en preuves de persécution, en tentatives d'épuration. La vie intellectuelle n'est plus un espace de débat, mais un théâtre d'opérations où les adversaires sont transformés en traîtres.
Chaque désaccord devient une preuve de persécution, chaque critique une tentative d’épuration. À ce niveau d’exagération, la vie intellectuelle n’est plus un espace de débat, mais un théâtre d’opérations.
Le procédé est grossier mais efficace : convoquer les heures les plus sombres de l’histoire pour donner du poids à des querelles présentes. Comparer des écrivains ou des éditeurs à des collaborateurs des années 1940 n’a aucun sens historique ; en revanche, cela produit un effet immédiat. L’adversaire n’est plus un contradicteur, il devient un traître. Et face à un traître, on ne discute pas, on condamne.
À cette mécanique s’ajoute un lexique de sidération. Le terme « islamofascisme », répété comme une incantation, fonctionne moins comme un concept que comme un raccourci émotionnel. Il permet de tout amalgamer, de tout dramatiser, de tout simplifier. La complexité du réel sociale, politique, religieuse est écrasée au profit d’un récit unique : celui d’une menace globale, indistincte, omniprésente.
Et puis il y a cette vision étrangement figée de la culture française, ramenée à un récit identitaire simplifié, parfois jusqu’à invoquer la Chanson de Roland comme matrice fondatrice d’un affrontement éternel.
Dans ce paysage saturé de fantasmes, certaines figures sont instrumentalisées jusqu’à l’épuisement. Boualem Sansal en fait aujourd’hui les frais. Non pas qu’il faille s’interdire de le lire ou de le défendre bien au contraire mais encore faut-il refuser d’en faire un totem. Car le propre d’un totem, c’est d’écraser toute discussion : soit on s’incline, soit on blasphème.
Il y a une vieille remarque, attribuée à des milieux militaires, selon laquelle il existerait deux types d’antimilitaristes : ceux qui n’y connaissent rien, et ceux qui connaissent trop bien la machine pour s’en méfier lucidement. Les premiers s’agitent, les seconds inquiètent.
C’est précisément cette ambiguïté que certains projettent aujourd’hui sur Sansal : non pas un écrivain à discuter, mais une figure à absolutiser ou à diaboliser. À partir de là, tout devient théâtre. Les uns en font un oracle, les autres un repoussoir. Et pendant ce temps, la pensée disparaît derrière le vacarme.
La comparaison récurrente avec Alexandre Soljenitsyne en dit long : elle ne sert pas à éclairer, mais à sacraliser. Transformer chaque écrivain critique en dissident héroïque, c’est vider la dissidence de son sens. Tout le monde devient résistant surtout ceux qui occupent déjà le devant de la scène.
Le plus frappant reste cette mécanique binaire où toute nuance est interdite : en France, elles exposeraient à une prétendue « mort sociale » équivalente. Mettre ces deux situations sur le même plan n’est pas un courage intellectuel : c’est une facilité polémique.
Quant à la réduction obsessionnelle de l’islam à l’islamisme, elle fonctionne comme un slogan plus que comme une analyse. Elle évite soigneusement de distinguer, de contextualiser, de comprendre bref, de penser. La réduction obsessionnelle de l'islam à l'islamisme fonctionne comme un slogan plus que comme une analyse. Elle évite soigneusement de distinguer, de contextualiser et de comprendre. La littérature mérite mieux qu'un usage de tract.
Enfin, derrière les postures martiales et les grandes déclarations sur la « lâcheté des élites », on retrouve un réflexe bien connu : transformer des désaccords politiques en récits d’humiliation nationale, et des débats complexes en histoires de trahison. Même Emmanuel Macron devient, selon les besoins du récit, soit complice, soit faible jamais acteur d’une réalité diplomatique autrement plus triviale et contradictoire.
Au fond, cette rhétorique dit moins de choses sur la France que sur ceux qui la fantasment en champ de bataille permanent. Elle a besoin d’ennemis intérieurs, de complots culturels, de silences organisés faute de quoi elle devrait affronter ce qu’elle redoute le plus : la complexité.
Et la complexité, contrairement aux slogans, ne se crie pas. Elle s’argumente.
Ce type de discours ne décrit pas la réalité, mais la met en scène. Il prend des désaccords et les transforme en preuves de persécution, en tentatives d'épuration. La vie intellectuelle n'est plus un espace de débat, mais un théâtre d'opérations où les adversaires sont transformés en traîtres.
Chaque désaccord devient une preuve de persécution, chaque critique une tentative d’épuration. À ce niveau d’exagération, la vie intellectuelle n’est plus un espace de débat, mais un théâtre d’opérations.
Le procédé est grossier mais efficace : convoquer les heures les plus sombres de l’histoire pour donner du poids à des querelles présentes. Comparer des écrivains ou des éditeurs à des collaborateurs des années 1940 n’a aucun sens historique ; en revanche, cela produit un effet immédiat. L’adversaire n’est plus un contradicteur, il devient un traître. Et face à un traître, on ne discute pas, on condamne.
À cette mécanique s’ajoute un lexique de sidération. Le terme « islamofascisme », répété comme une incantation, fonctionne moins comme un concept que comme un raccourci émotionnel. Il permet de tout amalgamer, de tout dramatiser, de tout simplifier. La complexité du réel sociale, politique, religieuse est écrasée au profit d’un récit unique : celui d’une menace globale, indistincte, omniprésente.
Et puis il y a cette vision étrangement figée de la culture française, ramenée à un récit identitaire simplifié, parfois jusqu’à invoquer la Chanson de Roland comme matrice fondatrice d’un affrontement éternel.
Dans ce paysage saturé de fantasmes, certaines figures sont instrumentalisées jusqu’à l’épuisement. Boualem Sansal en fait aujourd’hui les frais. Non pas qu’il faille s’interdire de le lire ou de le défendre bien au contraire mais encore faut-il refuser d’en faire un totem. Car le propre d’un totem, c’est d’écraser toute discussion : soit on s’incline, soit on blasphème.
Il y a une vieille remarque, attribuée à des milieux militaires, selon laquelle il existerait deux types d’antimilitaristes : ceux qui n’y connaissent rien, et ceux qui connaissent trop bien la machine pour s’en méfier lucidement. Les premiers s’agitent, les seconds inquiètent.
C’est précisément cette ambiguïté que certains projettent aujourd’hui sur Sansal : non pas un écrivain à discuter, mais une figure à absolutiser ou à diaboliser. À partir de là, tout devient théâtre. Les uns en font un oracle, les autres un repoussoir. Et pendant ce temps, la pensée disparaît derrière le vacarme.
La comparaison récurrente avec Alexandre Soljenitsyne en dit long : elle ne sert pas à éclairer, mais à sacraliser. Transformer chaque écrivain critique en dissident héroïque, c’est vider la dissidence de son sens. Tout le monde devient résistant surtout ceux qui occupent déjà le devant de la scène.
Le plus frappant reste cette mécanique binaire où toute nuance est interdite : en France, elles exposeraient à une prétendue « mort sociale » équivalente. Mettre ces deux situations sur le même plan n’est pas un courage intellectuel : c’est une facilité polémique.
Quant à la réduction obsessionnelle de l’islam à l’islamisme, elle fonctionne comme un slogan plus que comme une analyse. Elle évite soigneusement de distinguer, de contextualiser, de comprendre bref, de penser. La réduction obsessionnelle de l'islam à l'islamisme fonctionne comme un slogan plus que comme une analyse. Elle évite soigneusement de distinguer, de contextualiser et de comprendre. La littérature mérite mieux qu'un usage de tract.
Enfin, derrière les postures martiales et les grandes déclarations sur la « lâcheté des élites », on retrouve un réflexe bien connu : transformer des désaccords politiques en récits d’humiliation nationale, et des débats complexes en histoires de trahison. Même Emmanuel Macron devient, selon les besoins du récit, soit complice, soit faible jamais acteur d’une réalité diplomatique autrement plus triviale et contradictoire.
Au fond, cette rhétorique dit moins de choses sur la France que sur ceux qui la fantasment en champ de bataille permanent. Elle a besoin d’ennemis intérieurs, de complots culturels, de silences organisés faute de quoi elle devrait affronter ce qu’elle redoute le plus : la complexité.
Et la complexité, contrairement aux slogans, ne se crie pas. Elle s’argumente.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur
inquiet « Il
faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme
ça.» https://kadertahri.blogspot.com/
