Plutôt que du sensationnel, ce
scoop relève plutôt du sensationnalisme. Heureusement que l'Irak a des bergers.
Visiblement les bergers irakiens sont les nouveaux modèles de radars pour
détecter des hélicoptères en vol au dessus et sur le territoire irakien ! Bien
sur je dénonce fortement qu’Israël se croit tout permis, de l'abattage des
oliviers appartenant à des chrétiens au Liban à l'installation d'une base dans
le désert irakien.
Il fallait
bien que cela arrive.
Après les satellites espions, les drones furtifs, les logiciels de surveillance
dopés à l’intelligence artificielle et les armées “les plus sophistiquées du
monde”, voici la nouvelle terreur géopolitique du XXIe siècle :
le berger irakien.
Oui, un
berger.
Dans cette
grande fresque militaro-médiatique vendue comme un thriller géostratégique par
une certaine presse française, un simple type gardant ses moutons dans le
désert de Nadjaf serait devenu l’équivalent moyen-oriental d’un radar AWACS. Le
Pentagone peut ranger ses satellites à plusieurs milliards : apparemment, deux
chèvres nerveuses et un berger insomniaque suffisent désormais à détecter des
hélicoptères israéliens dans le ciel irakien.
Le plus
extraordinaire n’est même pas l’histoire.
Le plus extraordinaire, c’est la manière dont elle est racontée.
On nous vend
cela comme un “scoop”.
Mais le scoop ressemble surtout à un mauvais épisode de série B géopolitique
écrit par un stagiaire sous caféine ayant binge-watché Homeland et trois
documentaires complotistes sur YouTube.
Le procédé
est toujours le même :
prendre une situation explosive, ajouter du secret, saupoudrer de “révélations”,
glisser un berger providentiel, et servir le tout avec cette voix grave des
médias qui confondent information et bande-annonce Netflix.
Et derrière
le folklore journalistique, il y a pourtant quelque chose de beaucoup plus
grave.
Parce que
pendant qu’on amuse le lecteur avec “l’incroyable berger qui découvre une
base secrète”, on banalise tranquillement l’idée qu’Israël puisse
transformer des territoires étrangers en arrière-cours militaires temporaires. Le
problème n’est pas seulement le sensationnalisme.
Le problème, c’est la normalisation.
Normalisation
des violations de souveraineté.
Normalisation des frappes préventives permanentes.
Normalisation d’un État qui agit dans toute la région comme si les frontières
relevaient d’un détail administratif un peu pénible.
Aujourd’hui
le désert irakien.
Hier le Liban.
Demain ailleurs.
À ce
rythme-là, il ne manquera bientôt plus qu’un communiqué expliquant qu’un
pêcheur tunisien a découvert un sous-marin nucléaire caché derrière des
sardines suspectes.
Et la presse
française adore cela.
Parce qu’au
fond, une partie des médias occidentaux traitent le Moyen-Orient comme un
gigantesque décor de film d’action permanent. Les populations locales
deviennent des figurants exotiques dans une production géopolitique écrite
ailleurs.
Le berger ?
Personnage pittoresque.
Le désert ? Décor dramatique.
Les morts ? Contexte narratif.
Les violations du droit international ? Effets spéciaux diplomatiques.
On finit
même par oublier l’essentiel : qu’il est devenu presque banal qu’un État
étranger mène des opérations militaires clandestines sur le territoire d’un
autre pays avec la bénédiction silencieuse des grandes puissances et puis il y
a cette hypocrisie magnifique des capitales occidentales.
Quand
certains États violent une frontière : scandale civilisationnel.
Quand Israël le fait : “situation sécuritaire complexe”.
Le droit
international ressemble désormais à une salle VIP : tout le monde prétend qu’il
existe, mais certains entrent sans invitation pendant que les autres se font
fouiller à la porte.
Quant aux
médias, ils jouent les journalistes d’investigation alors qu’ils servent
souvent de service après-vente narratif aux puissances militaires. Ils
emballent les opérations clandestines dans du storytelling
héroïque afin que le public oublie l’essentiel : derrière les mots “base
secrète”, il y a des territoires piétinés, des populations prises au piège
et des guerres sans fin transformées en feuilleton géopolitique.
Le plus noir
dans cette affaire, c’est peut-être cette désinvolture générale.
On parle
d’incursions militaires comme d’anecdotes insolites.
On traite la souveraineté irakienne comme un vieux tapis déjà trop usé pour
mériter le respect.
On raconte les frappes, les survols, les infiltrations avec l’excitation
d’enfants jouant aux soldats.
Et pendant
ce temps-là, les peuples de la région continuent à vivre sous des ciels
traversés par des drones, des missiles et des armées étrangères qui entrent et
sortent comme dans un hall d’hôtel.
Mais
rassurons-nous :
heureusement qu’il reste des bergers.
Visiblement,
ce sont désormais eux les derniers témoins d’un réel que les grandes puissances
bombardent pendant que les éditorialistes transforment les décombres en récit
d’aventure premium.
Le
Moyen-Orient brûle.
Et une partie de la presse occidentale couvre l’incendie comme si elle
commentait un festival de cinéma militaire.
Avec
suspense.
Avec musique dramatique.
Et toujours cette fascination morbide pour les flammes… tant qu’elles brûlent
chez les autres.
A/Kader Tahri
Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
