Sahara occidental : quand le Makhzen convoque un tribunal imaginaire pour célébrer une victoire en papier mâché


 Il fallait oser. Et le Makhzen a osé.

Un veto russe au Conseil de sécurité, une session de l’Assemblée générale annoncée pour le 10 novembre, et voilà que la machine à fabriquer des victoires diplomatiques se met en branle. Dans les studios du triomphalisme marocain, le verdict est déjà tombé : Moscou devra s’expliquer, Alger devra choisir son camp, et le plan d’autonomie de Rabat serait désormais adoubé par une communauté internationale convoquée pour assister à la déroute des méchants.

Il ne manque plus que les menottes, le marteau du juge et le générique d’un mauvais feuilleton judiciaire.

À lire cette prose, on croirait que l’ONU vient d’ouvrir un procès historique contre l’Algérie, que la Russie est convoquée à la barre et que le Maroc, drapé dans sa vertu diplomatique, attend tranquillement que le monde entier vienne lui remettre la médaille du vainqueur.

Quelle mise en scène !

Le problème, c’est que la diplomatie internationale n’est pas un plateau de télévision. Et le Conseil de sécurité n’est pas une annexe du service de communication du palais.

L’Assemblée générale n’est pas le tribunal du Makhzen

La première ficelle est cousue avec une grossièreté presque touchante : transformer une procédure institutionnelle en condamnation politique.

La résolution 76/262, adoptée en avril 2022, prévoit une réunion de l’Assemblée générale après l’exercice d’un veto au Conseil de sécurité. C’est un mécanisme de transparence et de débat. Il ne supprime pas le veto, ne prononce aucune sanction et ne transforme pas les États membres en jurés d’un procès improvisé.

Mais dans le récit de Hajar Kharroubi, la nuance est une espèce menacée.

La Russie devra prendre la parole ? La voilà donc condamnée à se justifier devant 193 États ! L’Assemblée générale va débattre ? La voilà devenue un tribunal ! Le veto sera discuté ? Le voilà transformé en désaveu international !

À ce rythme, une conférence de presse devient un interrogatoire, une réunion diplomatique un procès pénal et un communiqué de l’ONU un arrêt de la Cour suprême.

Il faut reconnaître au journalisme de cour une qualité remarquable : il sait faire beaucoup de bruit avec très peu de droit.

Le 10 novembre, l’Assemblée générale débattra d’un veto. Elle ne rendra pas un jugement sur l’Algérie. Elle ne validera pas automatiquement les prétentions marocaines. Et elle ne transformera pas une résolution de procédure en titre de propriété sur le Sahara occidental.

Le Makhzen peut toujours installer le décor. Il ne peut pas choisir à l’avance le verdict d’une institution internationale.

Le veto russe : le coupable idéal d’une histoire écrite à Rabat

Le texte marocain insiste sur un détail : onze membres du Conseil de sécurité ont voté en faveur du projet américain.

Onze voix. Une opposition. Quatre abstentions.

Et voici que l’arithmétique devient une religion.

Puisque onze ont voté pour, la Russie serait nécessairement dans l’erreur. Puisque Moscou a opposé son veto, le texte américain serait nécessairement juste. Puisque la Russie bloque, elle devrait être coupable. Et puisque la Russie est coupable, l’Algérie devrait être condamnée par association.

Voilà une démonstration qui ferait rougir un étudiant en première année de droit, mais qui semble parfaitement convenir aux besoins du récit marocain.

Un vote majoritaire au Conseil de sécurité ne signifie pas qu’un texte est impartial, juridiquement irréprochable ou conforme aux droits d’un peuple. Le Conseil n’est pas une machine à transformer les majorités numériques en vérités absolues. Il est un organe politique, traversé par des rapports de force, des intérêts nationaux et des stratégies de puissance.

C’est précisément pour cela que le droit de veto existe.

On peut contester l’usage du veto russe. On peut discuter la pertinence de sa décision. On peut même considérer qu’elle a produit des conséquences regrettables pour la MINURSO. Mais prétendre que le nombre de voix favorables suffit à démontrer l’injustice du veto, c’est confondre la diplomatie avec un concours de popularité.

Le Conseil de sécurité n’est pas une cour de récréation où onze élèves votent pour mettre un camarade au piquet.

Et surtout, le texte américain ne devient pas impartial par la seule grâce de onze mains levées.

Le grand tour de magie : faire disparaître le contenu du texte américain

C’est ici que la manipulation devient particulièrement savoureuse.

La journaliste marocaine parle du veto russe, du nombre de voix, de la procédure de l’Assemblée générale, de la Russie qui devra s’expliquer et de l’Algérie qui devra assumer.

Mais où est donc passée la question centrale ?

Que contenait exactement le projet américain ? Quels éléments étaient contestés ? Quels désaccords portaient sur le mandat de la MINURSO, sur le processus politique et sur les paramètres de règlement du conflit ?

Mystère.

Le texte préfère se concentrer sur les intentions supposées de Moscou et d’Alger plutôt que sur le fond du désaccord.

C’est une vieille technique de propagande : quand le contenu d’un document dérange, on parle de ceux qui le contestent. Quand les arguments manquent, on psychologise les adversaires. Quand le droit devient encombrant, on convoque le théâtre des intentions.

La Russie aurait agi pour protéger Alger. Alger aurait réclamé le veto. Moscou aurait obéi. Et le Maroc serait victime d’un complot diplomatique.

On nous sert le scénario d’une conspiration internationale avec un casting réduit, une intrigue simpliste et une conclusion déjà écrite.

Le seul problème, c’est que les États ne sont pas des marionnettes dont les ficelles seraient exclusivement tenues par Alger ou Rabat. La Russie possède ses propres intérêts, ses propres calculs et sa propre lecture des équilibres internationaux.

Lui attribuer mécaniquement les intentions de l’Algérie, c’est nier l’autonomie de la politique étrangère russe pour mieux fabriquer un coupable commode.

La diplomatie mondiale est complexe. Le récit du Makhzen, lui, préfère les dessins animés.

L’Algérie sommée de comparaître : le fantasme d’une diplomatie sous tutelle

Le passage consacré à l’Algérie est un petit chef-d’œuvre de procès d’intention.

Alger aurait réclamé le veto. Moscou l’aurait obtenu. Le communiqué algérien regretterait la fin de la MINURSO sans dénoncer le veto russe. Et le 10 novembre, l’Algérie devrait donc choisir entre assumer sa complicité ou laisser Moscou porter seul le chapeau.

Quelle finesse !

On dirait un interrogatoire policier écrit par un scénariste qui a déjà décidé de la culpabilité du suspect.

Mais depuis quand une position diplomatique se déduit-elle automatiquement d’un communiqué ? Depuis quand l’absence d’une formule dans un texte officiel constitue-t-elle la preuve d’une culpabilité ? Et depuis quand un journaliste peut-il décréter qu’un État est obligé de prendre la parole pour répondre aux accusations qu’il vient lui-même d’inventer ?

L’Algérie est un État souverain. Elle n’a pas à se plier aux injonctions d’une chroniqueuse, encore moins à choisir entre les deux options d’un piège rhétorique fabriqué à Rabat.

Elle peut défendre sa position. Elle peut contester les prémisses du texte américain. Elle peut expliquer sa lecture du conflit. Elle peut également considérer que le débat ne se résume pas à une confrontation entre Moscou et Washington.

Ce qui est certain, c’est que l’Algérie n’a pas à recevoir de la presse du Makhzen un ordre de comparution diplomatique.

La journaliste annonce que le silence algérien deviendra difficile à tenir. On aimerait lui rappeler une évidence : le silence d’un État n’est pas nécessairement un aveu. Il peut être un choix politique. Il peut aussi signifier qu’un gouvernement refuse de jouer dans la pièce écrite par ses adversaires.

Le Makhzen, lui, semble tellement habitué à distribuer les rôles qu’il finit par croire que le monde entier a signé son contrat de figurant.

La MINURSO : une mission internationale transformée en argument de propagande

La question de la MINURSO est pourtant autrement sérieuse.

Une mission des Nations unies liée à un processus de paix ne peut pas être traitée comme un accessoire diplomatique. Sa situation mérite une analyse rigoureuse, pas une récupération destinée à marquer des points contre un adversaire.

Si le mandat de la mission a effectivement expiré le 31 octobre, la question centrale est celle des responsabilités institutionnelles, des conséquences concrètes et des possibilités de rétablissement d’un cadre opérationnel.

Le texte marocain préfère annoncer la liquidation comme une conséquence définitive du veto russe, puis utiliser cette conséquence pour accabler Alger.

Mais une question demeure : pourquoi cette disparition de la MINURSO serait-elle présentée comme une victoire marocaine ?

Une mission onusienne disparaît, un processus politique se fragilise, les risques d’escalade augmentent, et certains se réjouissent déjà d’avoir remporté une bataille de communication.

Voilà donc le paradoxe : une crise internationale devient une occasion de fanfaronnade.

On nous explique que la MINURSO a perdu son mandat, puis que la Russie doit s’expliquer, puis que l’Algérie doit choisir son camp, comme si la seule question importante était de savoir qui allait perdre la face devant les caméras.

Le sort d’un processus de paix serait-il devenu secondaire face au besoin de produire un communiqué triomphal ?

Il faut croire que, dans les couloirs du Makhzen, le thermomètre de la diplomatie est désormais réglé sur l’ego national.

Les 193 États : une foule convoquée pour applaudir Rabat ?

Le passage le plus révélateur est peut-être celui qui affirme que la majorité des États membres soutiendrait le plan d’autonomie marocain.

La ficelle est énorme : puisque l’Assemblée générale compte 193 États, et puisque le Maroc affirme disposer d’un soutien majoritaire, le débat du 10 novembre ressemblerait à une démonstration de force contre le veto russe.

Mais cette affirmation pose une question simple : sur quelle base précise mesure-t-on cette majorité ? Des reconnaissances diplomatiques ? Des déclarations de soutien ? Des votes formels ? Des positions exprimées dans des cadres différents ?

Le texte ne prend pas la peine de le démontrer. Il se contente de présenter cette majorité comme une évidence.

Or, en diplomatie, une déclaration de soutien n’est pas toujours un engagement juridique. Une position politique n’est pas nécessairement une reconnaissance de souveraineté. Et un appui à une proposition de règlement ne signifie pas automatiquement que toutes les questions relatives au statut du territoire sont réglées.

Le Sahara occidental n’est pas devenu marocain par une addition de communiqués. Le conflit n’a pas été résolu par une opération de communication. Et le droit des peuples ne se mesure pas au nombre de drapeaux que l’on peut aligner dans une salle de conférence.

Le texte marocain voudrait faire croire que le 10 novembre sera le grand soir du consensus international.

Mais un consensus proclamé dans un article n’est pas un consensus établi par les institutions.

Le Makhzen peut compter ses soutiens. Il ne peut pas transformer ses comptes en verdict universel.

Le rire noir d’une victoire qui ne résout rien

Il y a quelque chose de profondément grotesque dans cette manière de présenter une crise de la MINURSO comme une victoire diplomatique.

Une mission onusienne est menacée. Un processus politique est fragilisé. Les tensions demeurent. Et la presse de cour se réjouit déjà de voir Moscou et Alger convoqués dans un tribunal imaginaire.

Le tout avec un sérieux de procureur, une subtilité de bulldozer et une ambition de grand historien.

Le plus drôle — si l’on peut rire d’une situation aussi grave — est que le texte reconnaît lui-même que la session de l’Assemblée générale n’aura aucun effet juridique sur la disparition de la MINURSO.

Autrement dit, il annonce un grand procès international dont il admet que le résultat ne changera rien à la situation qu’il prétend dénoncer.

La Russie devra parler. L’Algérie devra choisir. Les 193 États écouteront. Et après ?

La mission restera absente. Le conflit restera entier. Les risques demeureront.

Mais le Makhzen aura eu sa photo de famille : Rabat dans le rôle du vainqueur, Moscou dans celui du coupable et Alger dans celui du complice.

La diplomatie mondiale peut bien continuer à chercher une solution. La propagande, elle, a déjà trouvé son scénario.

Conclusion : le droit international n’est pas une agence de communication du palais

Le 10 novembre ne sera pas le procès de l’Algérie. Ce ne sera pas non plus une condamnation automatique de la Russie, ni une consécration juridique du plan d’autonomie marocain.

Ce sera un débat institutionnel sur l’usage du veto.

Et c’est précisément ce que le texte marocain tente de dissimuler sous son avalanche d’accusations.

Il ne cherche pas à comprendre les mécanismes de l’ONU. Il cherche à les instrumentaliser. Il ne veut pas examiner les arguments de Moscou. Il veut fabriquer un coupable. Il ne veut pas analyser la position algérienne. Il veut la placer dans un piège. Il ne veut pas éclairer le conflit du Sahara occidental. Il veut faire croire que le conflit est déjà réglé, et que seuls quelques adversaires obstinés refusent de signer le procès-verbal.

La vérité est moins spectaculaire, mais beaucoup plus embarrassante pour les fabricants de victoires : le Sahara occidental demeure une question politique et juridique non résolue. Les rapports de force évoluent. Les États défendent leurs intérêts. Les institutions internationales ne sont pas des machines à produire des certificats de légitimité pour les régimes qui les sollicitent.

Et surtout, une défaite diplomatique ne devient pas une victoire parce qu’un journal l’annonce en caractères gras.

Le Makhzen peut convoquer Moscou dans ses colonnes, assigner Alger à résidence dans ses éditoriaux et distribuer les bons et les mauvais points à l’ensemble de la planète.

Il ne convoquera pas le droit international à comparaître devant sa propagande.

Car, contrairement aux habitudes de la presse de cour, le droit n’a pas besoin de gagner un concours de popularité pour exister.

Et le Sahara occidental n’est pas une propriété dont le titre serait délivré par les applaudissements d’une rédaction.

Le 10 novembre, l’ONU débattra d’un veto.

À Rabat, certains auront déjà célébré la victoire.

C’est peut-être cela, finalement, le véritable miracle du Makhzen : réussir à perdre le fil du droit, de la diplomatie et de la réalité, tout en se félicitant d’avoir gagné la partie.

Le rire est jaune. La situation est grave. Et le spectacle, lui, continue.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
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Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme