Pour des besoins des documents administratifs, Il
était à peine plus de neuf heures, lorsque j'ai franchi le seuil de cette
administration publique. Dans la salle d’attente, la quasi-totalité des sièges
était occupée. L'atmosphère, à la fois lourde et feutrée, n'était troublée que
par le bercement monotone des téléphones intelligents, le bruissement des
dossiers serrés contre les poitrines, le claquement régulier des portes et la
scansion impersonnelle d'un récepteur appelant les numéros d'ordre.
À mes côtés attendait un homme d'une soixantaine
d'années. Il tenait sur ses genoux une chemise cartonnée, visiblement usée par
les manipulations successives. Par intervalles réguliers, il l’ouvrait,
vérifiait méthodiquement l'ordonnancement de ses pièces justificatives, puis la
refermait avec une précaution quasi rituelle
démarche anxieuse de celui qui cherche à se prémunir contre
l'impondérable bureaucratie.
Après près de deux heures d’une attente passive, son
identifiant s’est enfin affiché. Se levant pesamment, il s'est avancé vers le
guichet : Bonjour monsieur. Je viens pour le suivi de mon dossier. On
m’avait indiqué de fournir cette série de documents.
Sans lui accorder un regard, l’agent administratif
s’est emparé du pli. Il a feuilleté brièvement l'ensemble, inversé deux ou
trois feuillets, avant de reposer le tout sur le comptoir d'un geste machinal :
Il manque une pièce. L’usager manifesta un mouvement de surprise :
Pourtant… lors de mon dernier passage, on m’avait assuré que le dossier
était complet. Il manque ce
document. Il vous faudra revenir. Un silence pesant s'est installé. Quand dois-je revenir ? L’agent a
esquissé un simple haussement d’épaules : Demain. Ou la semaine prochaine.
L’homme a baissé les yeux sur ses documents, a fixé
l’agent, puis est revenu à son dossier. Il aurait pu légitimement s'indigner,
exiger un traitement bienveillant, solliciter un recours ou rappeler
l'asymétrie d'un échange ayant gaspillé deux heures de son existence. Il n'en a
rien été. Il s'est exécuté dans la résignation, rangeant ses feuillets avec une
lenteur accablée. Un unique mot, presque inaudible, est sorti de sa bouche : « D'accord...
»
Je l’ai observé traverser la salle, les épaules
voûtées, la pochette sous le bras. Une interrogation s'impose alors : à partir
de quel seuil d'usure institutionnelle un individu doté de la citoyenneté en
vient-il à intégrer une posture de sous-citoyen, jusqu'à renoncer à l'exigence
fondamentale de considération ?
La citoyenneté comme expérience
concrète et la domination symbolique
Les théories politiques contemporaines appréhendent
généralement la citoyenneté sous un angle strictement formel et juridique : un
statut octroyé par l'État, assorti de titres d'identité, conférant un panier
normatif de droits et de devoirs. Or, la citoyenneté ne saurait se réduire à
une mention marginale sur un acte d'état civil. Elle doit s'analyser comme une expérience
phénoménale et relationnelle. Elle se mesure à la nature des interactions
sociales, à la possibilité d'exprimer une revendication ou de contester une
décision sans s'exposer à l'humiliation ou à l'asymétrie de pouvoir.
Le « sous-citoyen » ne se caractérise
pas nécessairement par la privation légale de ses prérogatives politiques ou
civiles. Il s'agit plus insidieusement de l'individu qui, bien que détenteur en
droit de ces prérogatives, a intériorisé l'inutilité de leur exercice. La
dérive la plus redoutable pour l'ordre démocratique réside moins dans l'injustice
manifeste que dans l'accoutumance à l'arbitraire.
Lorsque l'usager soumis à deux heures de vacuité
perçoit comme une fatalité le fait d'être éconduit sans ménagement, lorsqu'il
substitue la soumission de l'œil à la demande de redevabilité (accountability),
la promesse démocratique s'effondre de l'intérieur. Son « d'accord »
de façade masque une aliénation profonde : l'inhibition de l'affirmation
légitime de sa propre dignité.
Une structure sociale authentiquement équitable ne
peut se borner à distribuer des droits formels ; il lui incombe de garantir les
conditions psycho-sociales et institutionnelles de leur exercice effectif. Car
la citoyenneté ne se résume pas à une assertion juridique passive. Elle réside
dans la capacité garantie pour chaque individu de s'inscrire dans l'espace
public la tête haute, fort de la certitude que sa dignité intrinsèque jouit
d'une valeur inaliénable et strictement égale à celle de tout autre membre du
corps administratif.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça.
