Dans un
texte récent consacré aux relations franco-algériennes, l’Institut Montaigne –
qui se présente volontiers comme un « think tank indépendant au service de
l’intérêt général » – nous invite à « sortir de l’émotion ». Le mot est lâché,
séduisant en apparence, emprunt d'un pragmatisme technocratique rassurant. Mais
de quelle « émotion » parle-t-on exactement ? Et surtout, qui
fixe les termes de ce que serait une relation « raisonnable » ?
Sous couvert
de neutralité d’expert, le discours produit par l'Institut Montaigne illustre
précisément les biais et les faux équilibres d'une pensée dominante incapable
de penser la relation franco-algérienne en dehors du prisme sécuritaire,
utilitariste et post-colonial.
« Sortir de l’émotion » : la recette des technos pour emballer le cadavre
colonial
Attention,
fermez les écoutilles ! L’Institut Montaigne a chaussé ses lunettes de géomètre
et sorti son décamètre à idées reçues. On parle ici du summum du « think tank »
parisien : ces cabinets d'experts en cravate qui pensent le monde depuis des
bureaux climatisés du VIIIe arrondissement, persuadés d'incarner « l’intérêt
général » parce qu’ils savent transformer la douleur des peuples en graphiques
Excel.
Leur dernier
chef-d'œuvre ? Une note d’éclairage sur les relations franco-algériennes
intitulée sans rire : « Sortir de l’émotion ».
C'est
délicieux. Quand la France officielle s’étouffe dans ses vapeurs nostalgiques
du temps des colonies, quand la droite et l'extrême droite font de l'Algérien
le coupable idéal de la facture d'électricité et des embouteillages, Montaigne
arrive, le ton calme, le doigt sur la couture, et nous souffle : « Du calme,
voyons, soyez raisonnables, sortons de l'émotion. »
Le grand cirque de la fausse symétrie
Regardez
comment ces sorciers de la synthèse emballent le poisson : D’un côté, il y
aurait l’Algérie, méchante, « hostile », qui refuse gentiment de récupérer ses
ressortissants frappés d’OQTF. De l’autre, la France, pauvre victime « choquée
», soupçonnée à tort de « nostalgie coloniale ».
Mettre sur
le même plan 132 ans de razzias, de massacres, de spoliations et de mépris
d’État d’un côté, et des tampons administratifs sur des arrêtés de
reconduite à la frontière de l’autre : il fallait oser ! Mais chez
Montaigne, on n'a peur de rien, surtout pas du ridicule.
Pour nos technocrates, la mémoire coloniale n'est pas une dette morale ou un devoir d'Histoire : c'est juste un paquet de « gestes consentis au coup par coup ». Comprenez : « Bon, on vous a filé deux crânes de martyrs et un rapport de Benjamin Stora, maintenant vous allez nous reprendre vos OQTF et nous vendre votre gaz sans faire de manières, d'accord ? »
L'art d'emballer la marchandise
Derrière les
mots doux « complémentarité économique
», « potentiels commerciaux », « liens humains », la grille de
lecture est d'une sérénité terrifiante. Les gens ? Des variables d’ajustement.
L'Histoire ? Un boulet comptable. Le partenariat ? Un marché où Paris fait la
leçon et Alger doit dire merci.
Il faut voir
avec quelle condescendance feutrée ces stratèges de salon proposent d’«
anticiper les réactions » d'Alger pour le prochain quinquennat. On s'y croirait
: des vétérinaires en train de chercher la meilleure dose de tranquillisant
pour calmer un animal un peu trop nerveux. La souveraineté algérienne ? Un
paramètre à gérer. Le respect mutuel ? Une ligne dans un budget prévisionnel.
La vraie émotion, c'est leur frousse
La vérité,
c'est que ce discours n'a rien de « neutre ». C'est du prêt-à-penser pour
ministres aux abois. Sous couvert de dépasser les passions, l'Institut
Montaigne fait exactement le jeu du chauvinisme ambiant : il valide l'idée que
la relation franco-algérienne ne se mesure qu’au nombre d'expulsions réussies à
l'aéroport d'Orly.
Alors non,
messieurs les experts de l'intérêt général sur catalogue. On ne « sort » pas de
l'Histoire en appuyant sur la touche « Effacer ». On n'efface pas les
traumatismes d'un peuple avec des formules de consultance pour banquiers
d'affaires.
Si la
diplomatie française veut vraiment sortir du ridicule, ce n'est pas de «
l'émotion » qu'elle doit sortir, c'est de sa paternaliste suffisance.
Mais pour ça, il faudrait admettre que l'Algérie est un pays souverain, pas une
sous-préfecture coloniale qui fait des caprices. Et ça, visiblement, ce n'est
pas encore rentré dans les logiciels de l'Institut Montaigne.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça.
