Les Pieds Noirs : La nostalgie avec ironie froide :

 

Les Pieds-Noirs deviennent des exilés abstraits frappés par « le torrent de l’histoire », jamais les bénéficiaires d’un système colonial. Leur cri de douleur est habile parce qu’il se présente comme un simple chant mélancolique, alors qu’il contient, en filigrane, une réappropriation affective et symbolique d’Oran. La stratégie rhétorique est classique : remplacer l’histoire par l’émotion, la politique par la souvenir intime, la domination coloniale par la poésie des volets entrouverts et des radios andalouses.

 L’universalisation du vécu pied-noir : leur mémoire est présentée comme patrimoine sentimental commun, sans jamais reconnaître que l’Algérien indigène vivait une autre ville, souvent humilié dans sa propre terre.

La mélancolie comme absolution morale : puisque l’on souffre d’avoir quitté, on serait dispensé d’interroger pourquoi l’on était là.
Il avance sur la mémoire comme un violon dans un cimetière : avec grâce, avec émotion, avec cette musique nostalgique capable de faire oublier jusqu’aux chaînes qui tintaient derrière les volets blancs.

La personnification d’Oran : la ville devient une amante perdue, ce qui permet de contourner les responsabilités historiques. Ils aiment Oran. Je veux bien le croire.
On peut aimer une ville même après l’avoir quittée. Les pierres gardent des souvenirs, oui. Les murs absorbent les voix, les rires, les parfums, les étés. Là-dessus, personne ne vous retirera votre part humaine.

 La confiscation du passé urbain : « Oran que nous avons connue n’est plus » sous-entend souvent : depuis l’indépendance, la décadence. C’est le vieux trope colonial du « c’était mieux avant ».

Mais ce qui dérange dans leurs actions, ce n’est pas la nostalgie. C’est l’amnésie.

Vous parlez d’Oran comme d’un paradis suspendu dans la lumière méditerranéenne, une ville sans domination, sans hiérarchie, sans humiliation coloniale. Une ville de klaxons, de patios, de chansons andalouses et de volets battants. Bref : la colonisation transformée en aquarelle.

Dans votre récit, l’Histoire devient un mauvais courant qui aurait emporté les Pieds-Noirs comme des feuilles mortes. Tragédie poétique. Fatalité presque météorologique.
Le colonialisme, lui, disparaît mystérieusement du décor. Évaporé. Dissous dans le soleil couchant.

Curieuse époque, tout de même, où l’on peut occuper une terre pendant cent trente-deux ans, bénéficier d’un système bâti sur l’inégalité, puis se présenter uniquement comme victime du vent de l’Histoire.

Les pieds noirs nous disent très souvent : « Oran fut la nôtre aussi. »

Ce « aussi » mérite qu’on s’y arrête.

Parce qu’il tente subtilement de placer sur les même plans deux rapports au pays qui n’étaient pas égaux. L’Algérien musulman n’était pas « aussi » chez lui : il l’était totalement, mais sous domination. Il vivait dans son propre pays avec moins de droits, moins de dignité juridique, moins de pouvoir politique. Voilà ce que la prose nostalgique oublie toujours de mentionner.

Ils nous demandent si les murs se souviennent.

Oui, ils se souviennent.

Ils se souviennent des enfants pieds-noirs courant dans les rues.
Mais ils se souviennent aussi des indigènes interdits d’égalité. Des humiliations ordinaires. Du Code de l’indigénat. Des quartiers séparés. Des terres confisquées. Des silences imposés.

La mémoire coloniale adore les couchers de soleil ; elle déteste les archives.

Et pourtant, il faut tout regarder. Même ce qui gêne la poésie.

Oran n’a pas cessé d’exister parce qu’elle a changé de mains. Elle n’est pas morte avec le départ des colons. Elle a continué, difficilement parfois, contradictoirement souvent, bruyamment toujours, avec ses blessures, ses chaos, ses grandeurs et ses dérives — mais enfin libre d’elle-même.

Car voyez-vous, ce qui manque dans leur élégie, ce n’est pas l’amour d’Oran. Que nous pouvons l’accepté, mais ce qui manque, c est la reconnaissance que cette ville appartenait d’abord à ceux qu’on appelait « indigènes » avec une condescendance administrative tranquille.

Leur nostalgie voudrait faire croire que l’Algérie française fut avant tout une douceur méditerranéenne interrompue brutalement. Comme si la colonisation n’avait été qu’un malentendu sentimental entre gens de bonne compagnie autour d’un patio fleuri.

Mais l’Histoire n’est pas un album de vacances et la beauté d’un souvenir ne blanchit jamais le système qui l’a produit.

Ils peuvent aimer Oran.
Mais l’aimer vraiment, c’est aussi accepter son histoire entière  pas seulement le décor lumineux où arrange la mémoire. Je le dis haut et fort Oran ma ville ne vous doit pas le regret colonial. La mémoire n’est jamais innocente, la nostalgie coloniale non plus Elle mérite mieux : la vérité.

 A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/