Il fallait oser. Les médias courtisans du Makhzen ont
fait.
Quelque part
entre le tract patriotique sous amphétamines et le roman d’anticipation géopolitique
écrit à la lampe frontale, un texte de presse marocaine vient de nous offrir un
monument. Un monument au révisionnisme historique, à la comptabilité
diplomatique sous LSD et à la mythologie nationale version blockbuster.
Dès la
première phrase, le lecteur comprend qu’il va assister non pas à une analyse,
mais à une séance de spiritisme politique. On y apprend que l’Algérie aurait
été « créée par la volonté du général de Gaulle ». Rien que ça.
Formidable
raccourci historique. Six années de guerre, des villages rasés, des centaines
de milliers de morts, un peuple entier en insurrection, et au final… un simple
coup de tampon administratif signé par un président français. On imagine déjà
la scène : De Gaulle, un matin, entre deux cafés, griffonnant sur un coin de
bureau : « Bon, allez, on va créer l’Algérie. Ça fera plaisir. »
À ce niveau
de simplification, ce n’est plus de l’histoire, c’est du PowerPoint
géopolitique pour classes de maternelle.
Mais le feu
d’artifice ne fait que commencer.
Arrive ensuite
ce chiffre ahurissant : mille milliards de dollars que l’Algérie aurait
engloutis pour nuire au Maroc. Mille. Milliards. Le genre de chiffre qui ne
sort ni d’un rapport économique, ni d’une étude sérieuse, mais probablement
d’un tableur Excel ouvert à trois heures du matin après un débat télé un peu
trop arrosé.
On attend
encore la démonstration, la ventilation budgétaire, la moindre source. Rien. Le
néant méthodologique. Mais qu’importe : dans la propagande moderne, le chiffre
n’a pas besoin d’être vrai. Il doit être spectaculaire. La vérité est devenue
un détail logistique.
Puis surgit
la fresque conspirationniste planétaire. Kadhafi, les Assad, la Tunisie, le
Qatar… toute une internationale de vilains cartoon réunis dans un club secret
anti-marocain piloté par Alger. On se croirait dans une saison ratée de « 24
heures chrono » où Jack Bauer combattrait un syndicat du mal basé à
Tindouf.
Le problème,
c’est que la diplomatie réelle n’obéit pas aux scénarios Netflix. Les alliances
fluctuent, les intérêts divergent, et la géopolitique ressemble davantage à un
bazar permanent qu’à une conspiration orchestrée dans une cave par des génies
du mal moustachus.
Mais la
véritable prouesse du texte réside dans sa capacité à transformer une
résolution de l’ONU en couronnement monarchique. Une résolution diplomatique
volontairement ambiguë comme toutes les résolutions sur le Sahara devient
soudain un acte notarié gravé dans le marbre de l’histoire universelle. Voilà
l’ONU transformée en service d’état civil de la souveraineté marocaine.
Même les
diplomates les plus imaginatifs n’oseraient pas ce numéro d’équilibrisme
juridique sans filet.
Et que dire
de cette relecture de l’histoire régionale ? La guerre des sables devient
presque un caprice algérien, comme si la question explosive des frontières
coloniales n’avait jamais embrasé tout le continent africain. Comme si
l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation n’avait pas
constitué le socle diplomatique de l’Afrique post-indépendance. Mais ces
détails ont l’inconvénient d’exister.
Le passage
sur Tindouf mérite, lui, une mention spéciale au festival du ventriloquisme
politique. Des dizaines de milliers de personnes voient leurs pensées, leurs
aspirations et leurs rêves rédigés à leur place par un éditorialiste persuadé
de parler au nom d’une population entière. On appelle cela, en sociologie, une
confiscation de la parole. En propagande, on appelle cela un standard narratif.
Le bouquet
final arrive avec la mise en scène morale du conflit : d’un côté, un Maroc
présenté comme une sorte de moine diplomatique zen, distribuant des rameaux
d’olivier avec la patience d’un saint médiéval ; de l’autre, une Algérie
dépeinte comme un général soviétique coincé dans une boucle temporelle
paranoïaque.
Ce
manichéisme ferait rougir un scénariste de bande dessinée des années 50.
La vérité cette
vieille emmerdeuse est beaucoup plus laide et beaucoup plus intéressante : le
Sahara est un conflit hérité de la décolonisation, nourri par des rivalités
régionales, des intérêts stratégiques, des mémoires antagonistes et des
ambitions nationales concurrentes. Rien de glorieux, rien de romantique, juste
la politique internationale dans ce qu’elle a de plus brut.
Mais
reconnaître cette complexité exigerait de renoncer au roman national, ce conte
pour adultes où le pays devient héros et le voisin devient caricature.
Ce type de
texte n’est pas écrit pour éclairer le monde. Il est écrit pour chauffer une
opinion publique, pour fabriquer une dramaturgie patriotique, pour donner
l’illusion d’une victoire narrative là où la réalité reste embourbée dans un
conflit insoluble.
La
propagande contemporaine ne ment plus frontalement. Elle sélectionne, exagère,
simplifie, enjolive. Elle transforme l’histoire en storytelling
et la diplomatie en série télévisée.
Et pourtant,
il existe une constante tragiquement comique dans ces exercices : plus la
démonstration est excessive, plus elle trahit une inquiétude profonde. La
certitude tonitruante est souvent le masque préféré du doute.
Car
l’histoire a une habitude cruelle : elle finit toujours par ridiculiser ceux
qui prétendent l’écrire seuls, surtout quand ils confondent archives et fiction
patriotique.
Et si ce
texte devait rester dans l’histoire, ce ne serait probablement pas comme preuve
politique, mais comme document littéraire : celui d’une époque où la
géopolitique se rédigeait à coups d’effets de manche, pendant que la réalité,
elle, poursuivait tranquillement son chemin, indifférente aux éditoriaux
enflammés.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
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