Il existe un
vieux métier, aussi cynique qu'éprouvé, qui consiste à fabriquer de toutes
pièces des épouvantails pour s'ériger ensuite en sauveur de la nation. Jadis,
cela s'appelait de la propagande grossière. Aujourd'hui, cela se drape sous les
oripeaux plus élégants d'une « chronique diplomatique ».
Dans cette
mise en scène, la Tunisie contemporaine est sommée de renoncer à son âme
politique et à sa souveraineté pour devenir le théâtre d'un chantage à la
terreur. Le script est rôdé : le Makhzen dépêche son monarque en chevalier
blanc un Zorro de pacotille venant déjouer les plans machiavéliques d’un ennemi
invisible. Ne craignez rien, semble-t-on dire au peuple : Hassan II et Mohamed
V veillent toujours sur leurs sujets depuis leur position lunaire.
La fabrique de l'ogre : anatomie d'une manipulation
À lire une
certaine presse aux ordres et ses précieux relais éditoriaux, l'Algérie serait
devenue le monstre hégémonique du Maghreb.
Chaque prise
de parole d'Alger cacherait un agenda d'annexion. Chaque déclaration du
président Algérien annoncerait une invasion imminente. Chaque coopération
sécuritaire transfrontalière dissimulerait la mise sous tutelle d'un voisin.
À ce niveau
de paranoïa orchestrée, on s'étonne presque de ne pas encore voir des soucoupes
volantes estampillées de l'ANP stationnées au-dessus de Tamanrasset.
La mécanique
d'abêtissement est pourtant d'une vulgarité sans nom. On commence par
caricaturer le parler populaire du président algérien pour dénier toute stature
d'État à la diplomatie d'Alger. Puis, on instrumentalise une mise en garde
légitime pour la transformer en « menace existentielle ». On convoque ensuite
une poignée d'opposants de salon, soigneusement sélectionnés pour fabriquer
l'illusion d'un consensus. Enfin, le tour de passe-passe s'achève : on
réinjecte subrepticement le dossier du Sahara occidental véritable névrose
obsessionnelle du Makhzen et de ses parrains, sommés d'agiter le chiffon rouge
dès qu'il s'agit d'attaquer l'Algérie.
Ce n'est
plus du journalisme, c'est un procès en sorcellerie.
La géométrie très variable du « droit d'ingérence »
L'hypocrisie
atteint ici des sommets d'art contemporain. Les mêmes plumes qui célèbrent
chaque matin le « droit sacré des puissances » à défendre leurs intérêts vitaux
découvrent soudain les vertus virginales de la non-ingérence dès lors qu'Alger
affirme une évidence : l'Algérie ne restera pas spectatrice devant la
déstabilisation de sa frontière orientale.
Depuis quand
une puissance régionale renonce-t-elle à sécuriser son pré carré ?
Washington
s'octroie le droit de verrouiller tout le continent américain. Paris défend
avec les dents les restes de son pré carré africain.
Ankara projette
sa puissance militaire de la Méditerranée jusqu'au Caucase. Rabat revendique
sans vergogne une zone d'influence exclusive du Sahel à l'Atlantique.
Mais que
l'Algérie rappelle qu'une implosion de la Tunisie aurait des répercussions
directes et dramatiques sur sa propre sécurité nationale, et la voilà
immédiatement traînée dans la boue, taxée d'« empire menaçant ».
Même comédie
grotesque concernant la souveraineté tunisienne : voir des chroniqueurs
habitués à justifier les guerres d'agression, les régimes d'exception, les
sanctions et les ingérences occidentales se transformer subitement en vierges
effarouchées et en gardiens du temple de la Convention de Vienne relève de la
farce. La souveraineté est devenue un principe à géométrie variable : sainte et
intouchable quand elle sert à frapper Alger, facultative et obsolète le reste
du temps.
La réalité du terrain face au théâtre du déni
Puis vient
le morceau de bravoure de la propagande, où l'on ose poser la question avec une
naïveté feinte : « Mais enfin, qui menace la Tunisie ? »
Comme si le
Sahel était une station balnéaire pacifiée. Comme si la désintégration de la
Libye orchestrée par ces mêmes
puissances n'avait jamais eu lieu. Comme si la peste terroriste, les trafics
d'armes lourdes et les réseaux de criminalité transnationale relevaient de la
science-fiction. Feindre l'ignorance stratégique pour tourner en dérision une
urgence sécuritaire absolue ne relève plus de la naïveté : c'est une complicité
idéologique.
Et pourquoi
cette fixation systémique sur le Sahara occidental dans un débat sur la
sécurité tunisienne ? Quel est le rapport ? Aucun. Il s'agit purement et
simplement de plaquer le logiciel anti-algérien du Makhzen sur n'importe quel
sujet, d'imposer une grille de lecture unique et d'évacuer soigneusement les
responsabilités de Rabat dans la déstabilisation régionale. La diplomatie n'est
plus une analyse des faits : elle est devenue un tribunal fantoche où le
verdict contre l'Algérie est rédigé avant même l'ouverture de l'audience.
L'échec d'un logiciel périmé
Le narratif
d'une Algérie « isolée », pétrifiée dans la Guerre froide et incapable de lire
le monde moderne ne tient plus debout. La réalité celle qu'on cherche
désespérément à masquer est tout autre :
1. Redéploiement
stratégique : L'Algérie
multiplie et diversifie ses alliances globales, des BRICS aux puissances
émergentes.
2. Ancrage
africain : Elle
réaffirme sa doctrine de sécurité collective et de co-développement sans
tutelle néocoloniale.
3. Souveraineté
décisionnelle : Elle
s'impose comme un pivot incontournable dans un monde devenu multipolaire.
On peut
contester ces choix, on peut débattre de la méthode. Mais il faut le faire avec
l'honnêteté des faits, pas avec des contes de fées pour diplomates aux abois. Au
fond, ces attaques répétées en disent long sur l'impuissance de leurs auteurs.
Elles révèlent la panique d'un système incapable d'accepter qu'un État
souverain du Sud refuse de soumettre sa sécurité aux diktats d'un ordre ancien
ou aux délires d'expansionnisme d'un voisin féodal. L'Algérie n'est pas irréprochable,
et aucun État ne l'est. Mais réduire sa politique étrangère à des fantasmes
impériaux relève de la psychiatrie politique. À force de fabriquer des ogres
pour masquer leurs propres faillites, le Makhzen et ses scribes ne trompent
plus personne : ce n'est pas l'Algérie qui menace le Maghreb, c'est leur propre
propagande qui étouffe la vérité.
A/Kader Tahri /
Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. »
https://kadertahri.blogspot.com/


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