Mabouls : anatomie d’une polémique fabriquée :

Un mot peut déclencher une polémique. Il peut aussi servir de prétexte. Le terme « mabouls », attribué au président de la République dans un moment d’agacement, a offert à certains commentateurs une occasion rêvée : non pas interroger le fond des relations franco-algériennes, mais relancer un récit bien connu. Celui d’une France supposément humiliée, toujours placée en position de faiblesse face à Alger. C'est une vielle technique des mabouls des extrémistes.

La maison France soigne sa clientèle, avec des médecins Algériens et ce glissement mérite qu’on s’y arrête. Car il repose sur une confusion entretenue entre deux registres pourtant distincts : d’un côté, la critique légitime des choix diplomatiques ; de l’autre, une lecture idéologique qui réduit toute stratégie à une posture morale. Dans cette logique, la fermeté devient une vertu absolue, la nuance suscite la méfiance, et la complexité passe pour un renoncement.

Or les relations entre la France et l’Algérie se prêtent mal à ce type de simplifications. Elles s’inscrivent dans une histoire dense, marquée par la colonisation, la guerre, les mémoires concurrentes, mais aussi par de fortes interdépendances contemporaines : humaines, économiques, sécuritaires. Imaginer qu’une politique étrangère puisse s’y déployer uniquement au nom de la « dignité » ou du « rapport de force » relève moins de l’analyse que de l’incantation.

L’un des ressorts du texte incriminé consiste d’ailleurs à figer une déclaration de 2017 la qualification de la colonisation comme « crime contre l’humanité »  pour en faire la clé explicative de toute une politique. Une telle lecture, linéaire et orientée, écarte d’emblée les évolutions, les contraintes et les ajustements propres à toute action diplomatique. Elle transforme un moment de campagne en grille unique de lecture, au prix d’un net appauvrissement du réel.

Plus encore, cette rhétorique remplace souvent l’analyse par une mise en scène. Les mots employés « capitulation », « servilité », « abaissement »  ne décrivent pas une situation : ils cherchent à provoquer une émotion. Ils visent à installer un sentiment d’humiliation nationale à partir d’éléments sélectionnés puis amplifiés. Ce faisant, ils ferment la possibilité d’un débat rationnel sur les marges de manœuvre réelles de l’État.

Cela ne veut pas dire que toute critique de la politique française envers l’Algérie serait infondée. Les tensions existent, les désaccords sont réels, et certaines décisions peuvent parfaitement être contestées. Encore faut-il le faire sans céder au récit totalisant, où chaque geste devient une preuve, chaque nuance une trahison, chaque contrainte un aveu de faiblesse.

Il est d’ailleurs révélateur que, dans ce type de discours, l’Algérie apparaisse moins comme un acteur à part entière que comme le miroir des inquiétudes françaises. Elle devient le support d’une interrogation identitaire : que serions-nous devenus si nous ne savons plus « dire non » ? La question peut être légitime. Mais elle mérite mieux qu’une scénographie polémique.

Une politique étrangère ne se juge ni à l’intensité des formules ni à la satisfaction des réflexes d’orgueil. Elle s’évalue à sa cohérence, à ses résultats et à sa capacité à défendre des intérêts dans un environnement contraint. À cet égard, remplacer l’analyse par l’invective n’éclaire pas le débat public : cela l’appauvrit.

Quant à revendiquer ironiquement l’étiquette de « mabouls », cela peut relever d’une stratégie de communication. Mais cela ne dispense pas de répondre à la question essentielle : que propose-t-on, concrètement, pour améliorer une relation bilatérale dont chacun reconnaît la complexité ? C’est peut-être là que le vrai débat commence.

Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça

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