Ce phénomène qui s'infiltre silencieusement dans nos
foyers n'est pas une simple négligence. C'est une fracture. C'est la rupture
d'un pacte sacré entre les générations, le déni pur et simple de la gratitude
envers ceux qui ont tout donné sans jamais rien réclamer.
Nos parents nous ont accueillis avant même que nous
sachions prononcer leur nom. Ils ont accumulé les nuits sans sommeil, les
journées d'épuisement, les sacrifices silencieux. Combien de fois ont-ils tu
leurs propres rêves pour bâtir les nôtres ? Combien d'épreuves ont-ils
traversées la tête haute, uniquement pour que nous ne manquions de rien ?
Puis le temps fait son œuvre. Les cheveux blanchissent,
les mains tremblent, les forces déclinent. Et c'est précisément là que le drame
se joue : certains enfants choisissent de s'éloigner. Les appels s'espacent,
les visites deviennent de rares faveurs, et la présence parentale est rejetée
d'un frère à l'autre comme une charge dont personne ne veut assumer le poids.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
Comment dormir en paix lorsque l'on sait sa mère en
larmes dans le silence de sa chambre ? Comment savourer un repas abondant quand
son père manque du strict nécessaire pour se soigner ? Quelle valeur a une
réussite sociale si l'on laisse derrière soi ceux qui nous ont offert la vie ?
En Algérie, la loi est claire : l'obligation alimentaire
et d'assistance envers les parents est inscrite noir sur blanc. La solidarité
familiale n'y est pas décrite comme un élan de générosité facultatif, mais
comme un devoir juridique rigoureux.
Mais bien avant la loi des hommes, c'est la conscience
et le Sacré qui nous interpellant. En Islam, la bonté envers les parents est
hissée au rang des obligations les plus hautes, immédiatement après l'adoration
divine :
« Ton Seigneur a décrété : n'adorez que Lui ; et marquez de la bonté envers les père et mère. Si l'un d'eux ou tous deux atteignent auprès de toi la vieillesse, ne leur dis même pas : "Ouf !" et ne les brusque pas, mais adresse-leur des paroles respectueuses. » Sourate Al-Isrâ, v. 23-24
Ce verset fonde un socle de civilisation. Si un simple soupir d'agacement y est réprouvé, que dire alors du silence, de l'abandon complet ou du mépris ?
Le Prophète (paix et salut sur lui)
nous rappelle d'ailleurs que le Paradis se trouve au seuil du cœur des mères,
et que la bénédiction dans nos propres vies dépend de leur satisfaction.
Tourner le dos à ses parents, c'est perdre son honneur ici-bas et ruiner son essentiel
pour l'au-delà.
L'ingratitude n'est ni un choix personnel, ni une
liberté. C'est une injustice sociale qui se répercute sur les générations
futures. Les enfants observent tout : en voyant leurs parents faire preuve de
froideur envers leurs grands-parents, ils apprennent la même indifférence. Le
cycle tragique de l'abandon se perpétue ainsi, dans une indifférence générale.
Une nation ne se mesure pas à la hauteur de ses tours,
à la vigueur de son économie ou à la taille de ses infrastructures. Elle se
juge à la dignité qu'elle accorde à ses aînés. Une société qui délaisse ses
vieillards est une société qui abdique son âme.
Familles, écoles, médias, lieux de culte : il est
urgent de réaffirmer collectivement que prendre soin de nos anciens n'est pas
un acte héroïque, mais un devoir d'humanité.
À celles et ceux qui ont encore la chance d'avoir leurs
parents à leurs côtés : ne différez rien. Ne remettez aucun geste de tendresse
à demain. N'attendez pas les éloges funèbres pour exprimer votre amour. Les
fleurs déposées sur une tombe ne remplaceront jamais une main tenue dans la
pénombre d'une chambre d'hôpital, ni un baiser posé sur un front fatigué.
Le jour où ils s'en iront, nos succès, nos titres et
nos biens perdront instantanément de leur éclat. Ne restera alors qu'une seule
question, implacable, au fond de nos consciences :
Ai-je été digne de ceux qui m'ont tout donné ?
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
