Tribune |
Par un citoyen algérien qui en a assez d'être l'objet d'étude de la France
Alors comme
ça, Le Monde nous est revenu. Florence Beaugé a "retourné" en
Algérie. Comme on retourne sur un chantier de fouilles. Comme on revient
inspecter une plaie qu'on a soi-même infligée pour vérifier si elle suppure
encore convenablement. L'Algérie saigne-t-elle toujours selon les standards parisiens
? Oui, apparemment. Les Algériens "attendent" c'est dans le titre, c'est le cadre, c'est le
verdict. Inlassablement. Ils attendent. Nous attendons. Vous
daignez, vous.
Voilà le
fond de l'affaire, posé dès le premier mot du titre, avec la désinvolture
tranquille de ceux qui n'ont jamais eu à demander quoi que ce ne soit à
personne.
La condescendance comme
méthode journalistique
Il faut une
certaine forme de génie ou
d'inconscience totale pour produire, en
2026, un article sur la relation franco-algérienne qui place la France en
position de dispensatrice de grâce et l'Algérie en position de pétitionnaire
mémorielle. Et pourtant, c'est exactement ce que réussit cet article du Monde
avec une efficacité redoutable.
"L'inlassable
attente." Savourez le mot. Inlassable. Comprendre : obsessionnelle.
Comprendre : fatigante. Comprendre : les Algériens n'en finissent pas
d'attendre ce qu'on n'est pas sûr de vouloir leur donner. Le choix du terme
n'est pas anodin il est même révélateur
d'un imaginaire profond dans lequel l'Algérie est toujours en posture de
manque, de demande, d'insuffisance. La France, elle, est implicitement celle
qui pourrait réconcilier, qui pourrait reconnaître, qui pourrait
tourner la page si seulement elle le
voulait bien.
C'est du
colonialisme de plume. Et le pire, c'est qu'il se croit bienveillant.
Driencourt et Clauzel : même
combat, même journal
L'article
cite, presque en passant, deux phrases absolument stupéfiantes : celle du
général Clauzel en 1830 "Les
Algériens ne comprennent que le langage de la force" et celle de Xavier Driencourt, ancien
ambassadeur de France à Alger, en 2022 : "Les Algériens ne comprennent
que le rapport de force."
Deux
siècles. Mot pour mot. Exactement les mêmes termes.
Et le
journal les présente comment ? Comme un "triste sourire" en Algérie.
Comme une "vieille antienne". Comme une maladresse regrettable. Pas
comme ce qu'elles sont : la preuve que le corpus idéologique colonial n'a pas
bougé d'un centimètre dans certains cercles de la République française. Pas
comme l'expression d'un racisme structurel, institutionnel, banalisé, qui
traverserait sans encombre les rédactions, les ambassades, les ministères.
Non. Le Monde
note, distancié, presque amusé. Il documente le symptôme sans jamais nommer la
maladie.
Bruno Retailleau que l'article cite également, ancien ministre
de l'Intérieur, affirme que "rien ne donne à l'Algérie le droit
d'humilier la France." Phrase sidérante à l'envers : c'est la victime
coloniale qui "humilierait" son ancien colonisateur ? C'est le pays dont
le sol a été annexé, la population massacrée, les ressources pillées pendant
cent trente-deux ans, qui serait en train d'"humilier" ? Retailleau
peut dormir tranquille : aucune rédaction de grand quotidien ne lui demandera
d'expliquer dans quel paradigme mental une telle inversion est possible.
Le Monde,
lui, se contente de rapporter ces propos "qui stupéfient et consternent en
Algérie". Sans éditorial. Sans mise en perspective critique. Sans le
moindre vertige moral.
La psychologisation du
politique : le vieux truc
L'architecture
de l'article repose sur un procédé classique, aussi vieux que l'orientalisme
lui-même : transformer une question politique en question émotionnelle. Les
crimes coloniaux français en Algérie ne sont pas une affaire de droit international,
de responsabilité d'État, de réparation historique. Non. Ce sont des "mémoires
blessées". Des "douleurs d'enfance". Des
"traumatismes" qui "structurent des vies".
C'est très
habile. Car une blessure, ça se soigne avec de la compassion et du temps. Un
crime, lui, appelle la justice. Une politique coloniale d'État appelle une
reconnaissance d'État. En psychologisant, en individualisant, en affectivisant
la question, le journal opère une dépolitisation en règle de ce qui reste
fondamentalement une exigence de justice.
Tassadit
Yacine a vu son père torturé et exécuté par les forces coloniales françaises.
Ce n'est pas une "mémoire blessée". C'est un crime de guerre. Ce
n'est pas un trauma à "dépasser". C'est un fait historique établi qui
attend sa qualification juridique et politique par l'État français.
Mais écrire
cela, ce serait choisir un camp. Et Le Monde, grand journal de
référence, ne choisit pas les camps. Il se contente de les décrire avec
beaucoup de mélancolie.
L'Algérie :
éternellement objet, jamais sujet
Il y a une
chose que cet article ne fait jamais : laisser l'Algérie être le sujet de sa
propre histoire. Les Algériens parlent
certes. Leurs paroles sont citées, leurs douleurs inventoriées, leurs
"attentes" cataloguées. Mais c'est une journaliste française, de
retour d'un terrain qu'elle "couvrait" entre 2000 et 2010 comme on couvre un conflit, un volcan, une
zone sismique — qui ordonne le récit, qui décide de la grille de lecture, qui
fixe les termes du débat.
La relation
franco-algérienne selon Le Monde, c'est toujours la France qui tient la
caméra. Et l'Algérie qui passe à l'image.
Cette
asymétrie n'est pas anodine. Elle reproduit, au niveau de la forme
journalistique elle-même, la relation de domination qu'elle prétend documenter.
On peut faire de très beaux reportages sur l'esclavage en gardant le fouet dans
la main.
Ce que nous
exigeons, nous
Qu'on soit
bien clair sur ce que l'Algérie son
État, ses citoyens, sa diaspora ne
demande pas : elle ne demande pas à la France de "tourner la page".
Elle ne mendie pas une "relation apaisée" comme une
aumône diplomatique. Elle n'attend pas, inlassablement, que Paris daigne ouvrir
les bras.
Ce que
l'Algérie exige et le mot exiger
est délibéré c'est la vérité historique
pleine et entière sur cent trente-deux ans de colonisation, sur les massacres,
sur la torture systémique, sur les essais nucléaires dans le Sahara et leurs
victimes algériennes jamais indemnisées, sur les enfumades, sur les camps
d'internement. Ce qu'elle exige, c'est que la France cesse de traiter sa propre
histoire coloniale comme une question de "mémoire" à
"apaiser" et la reconnaisse pour ce qu'elle est : un crime contre
l'humanité, avec des auteurs, des complices, des bénéficiaires, et des victimes
qui ont des descendants vivants.
Ce n'est pas
une attente affective. C'est une exigence politique.
La
réconciliation ? Oui. Mais pas comme ça.
La
réconciliation est possible. Elle est même souhaitable. Elle est nécessaire
pour les deux peuples — les Français comme les Algériens qui vivent cette
relation complexe et chargée dans leur chair et dans leur quotidien.
Mais une
réconciliation construite sur le déni, sur l'asymétrie mémorielle, sur la
condescendance journalistique et la diplomatie de la "ligne forte" à
la Retailleau, ce n'est pas une réconciliation. C'est une capitulation déguisée
en dialogue. C'est demander à la victime de se taire pour que le bourreau
retrouve la paix.
La vraie
réconciliation commence par une phrase simple, que Paris n'a toujours pas
prononcée avec la clarté et la solennité qu'elle mérite : la colonisation de
l'Algérie fut un crime. Nous en assumons la responsabilité. Nous la
reconnaissons sans condition, sans transaction, sans contrepartie.
Jusqu'à ce
jour-là, Le Monde peut continuer à envoyer ses reporters dans les souks
et les villages de Kabylie pour y collecter des douleurs. Les Algériens, eux,
n'attendront pas. Ils construisent leur pays, leur histoire, leur mémoire —
avec ou sans le visa sentimental de la presse parisienne.
A.Tahri L'auteur
est citoyen algérien. Il dénonce dans ce texte, avec la vigueur qu'impose
l'imposture intellectuelle dénoncée, le traitement journalistique condescendant
dont l'Algérie fait régulièrement l'objet dans certains grands médias français.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur
inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. »
https://kadertahri.blogspot.com/
