À lire certains éditorialistes marocains, le football
n'est plus un sport : c'est un test ADN. Si vous n'applaudissez pas le Maroc
avec suffisamment d'enthousiasme, c'est que vous êtes jaloux. Si vous restez
neutre, vous êtes hostile. Si vous soutenez une autre équipe, vous êtes
haineux. Et si par malheur vous êtes arabe ou africain, vous voilà
immédiatement enrôlé dans une vaste coalition de rancuniers professionnels
ligués contre Rabat.
Quelle performance intellectuelle.
Il fallait oser transformer quelques commentaires de
réseaux sociaux, quelques préférences sportives et quelques divergences
diplomatiques en une gigantesque théorie de la persécution continentale. Le
texte en question y parvient avec un aplomb admirable. On y découvre que des
centaines de millions d'Arabes et d'Africains partageraient mystérieusement le
même sentiment de jalousie maladive envers le Maroc. Rien que cela.
Le plus fascinant est cette obsession de la haine
supposée des autres. À chaque victoire marocaine, certains propagandistes
semblent moins préoccupés par le jeu que par la recherche frénétique d'ennemis
imaginaires. Le football devient alors une séance collective de psychanalyse
inversée : tout désaccord est une agression, toute critique est une jalousie,
toute réserve est une preuve d'hostilité.
La vieille recette est connue. Quand les faits
résistent, on convoque les émotions. Quand les nuances dérangent, on fabrique
des blocs homogènes. « Les Arabes ». « Les Africains ». Comme si ces ensembles
humains immenses formaient une seule conscience collective. Comme si un
Sénégalais, un Libanais, un Mauritanien, un Irakien ou un Sud-Africain
partageaient automatiquement les mêmes opinions, les mêmes intérêts et les
mêmes passions footballistiques.
À ce niveau-là, ce n'est plus de l'analyse politique.
C'est de l'astrologie géopolitique.
Plus grave encore, le texte prétend expliquer toute
réserve envers le Maroc par la seule question de la normalisation avec Israël.
Là encore, quelle commodité intellectuelle. Plus besoin de débattre. Plus
besoin d'examiner les désaccords réels. Il suffit de décréter que les autres
sont mus par une « jalousie viscérale » et le tour est joué.
Ainsi, ceux qui critiquent deviennent jaloux. Ceux qui
ne critiquent pas assez les critiques deviennent complices. Ceux qui restent
silencieux deviennent suspects. Dans cet univers mental, le Maroc n'a plus de
contradicteurs ; il n'a que des envieux.
Une nation sûre d'elle-même n'a pourtant pas besoin de
cette dramaturgie permanente. Elle n'a pas besoin de transformer chaque match
en référendum existentiel. Elle n'a pas besoin de voir dans chaque tribune
étrangère un tribunal hostile. Elle n'a pas besoin de distribuer des
certificats d'amitié à ceux qui applaudissent et des certificats de haine à
ceux qui se taisent.
Le paradoxe est cruel. À force de dénoncer le mépris des
autres, ce discours finit par afficher son propre mépris envers des peuples
entiers. À force de combattre les préjugés, il en fabrique de nouveaux. À force
de dénoncer les amalgames, il les industrialise.
Le football marocain mérite mieux que cette rhétorique
assiégée. Ses succès sont réels. Ses infrastructures existent. Ses performances
parlent d'elles-mêmes. Elles n'ont pas besoin d'être emballées dans une légende
paranoïaque où le reste du monde passerait son temps à ruminer sa prétendue
jalousie.
Car au fond, cette histoire raconte moins la haine des
autres que l'angoisse de ceux qui l'inventent.
Et lorsqu'un pays commence à mesurer sa grandeur au nombre d'ennemis qu'il
s'imagine, ce n'est plus de la confiance nationale. C'est une fragilité
déguisée en fanfare.
À lire, à partager et à méditer (sans majuscules d'État) ! Sur
https://wahrani31.substack.com/ A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé,
observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
