On croyait
avoir tout vu en matière de nostalgie politique, mais voici revenir, avec la
grâce d’un spectre bien coiffé, Reza Pahlavi, héritier d’un trône disparu comme
une ligne de crédit mal gérée, qui nous explique qu’il serait prêt à “reprendre
les rênes” de l’Iran — à condition, bien sûr, qu’on le lui demande poliment. Il
ne manque plus que le formulaire Cerfa de restauration monarchique et la
signature d’un peuple réduit au rôle de figurant dans une reconstitution
historique.
Pendant ce
temps, on nous raconte que l’Iran serait prêt à “revenir en arrière”. Comme si
l’histoire était une marche arrière de voiture allemande haut de gamme, et non
un engrenage violent, irréversible, où les sociétés se transforment même quand
les nostalgies refusent de l’admettre. Mauvaise nouvelle pour les restaurateurs
de couronnes : les peuples ne changent pas d’époque sur simple injonction dynastique.
Et pourtant,
certains récits persistent, obstinés comme une légende administrative : l’Iran
serait un bloc figé, une dictature monolithique, une société entièrement
capturée par un islam politique sans fissure, sans contradiction, sans
intérieur. Vision confortable. Trop confortable.
Car dans
cette fresque simplifiée, tout devient lisible : un régime d’un côté, un peuple
uniformément oppressé de l’autre, et au milieu, une Occidentale morale en panne
de courage. Voilà donc le monde parfait du commentaire géopolitique : des cases
nettes, des ennemis identifiés, et surtout aucune complexité susceptible de
gâcher la narration.
On nous
explique même que l’Occident serait “mou”, coupable de ne pas
assez haïr ou pas assez soutenir, selon les besoins rhétoriques du moment. Trop
critique envers certains, trop conciliant envers d’autres, jamais au bon
endroit, jamais au bon degré d’indignation. L’Occident, dans cette logique, est
un personnage commode : toujours fautif, jamais cohérent, idéal pour remplir
les blancs d’un raisonnement déjà écrit.
Mais le plus
fascinant reste cette idée d’un “combat contre l’islam” en Iran, comme
si une société entière se résumait à une guerre théologique univoque. Comme si
les protestations sociales, les fractures générationnelles, les conflits de
classe et les tensions politiques pouvaient être réduits à une équation unique,
simple, presque confortable : civilisation contre religion, modernité contre
obscurantisme. Une vieille dramaturgie, efficace, mais historiquement paresseuse.
Oui, il y a
des contestations. Mais non, cela ne compose pas un récit propre, linéaire,
exportable en slogans. L’Iran réel n’a pas signé le contrat narratif qu’on
tente de lui imposer.
Et puis
surgit la grande trouvaille : la “servitude volontaire”, version remixée
pour tribune internationale. Comme si quatre citations de La Boétie suffisaient
à expliquer la mécanique d’un État contemporain, ses réseaux de pouvoir, ses
compromis sociaux, ses zones grises, ses dépendances économiques et ses
contradictions internes. L’histoire, ici, devient un décor de théâtre classique
plaqué sur une scène bien trop moderne pour lui.
Quant à la
société iranienne, elle serait “connivente”, “corrompue”, “résignée”
— adjectifs parfaits, surtout parce qu’ils dispensent de comprendre. Ils
permettent ce luxe rare : juger sans analyser, condamner sans décrire, conclure
sans enquêter.
Et dans ce
récit, chaque événement devient preuve de tout ce qu’il fallait déjà croire.
Une protestation ? Preuve de l’effondrement imminent. Une stabilisation ?
Preuve de la manipulation. Une ouverture ? Preuve de duplicité. Une fermeture ?
Preuve de tyrannie absolue. C’est une machine parfaite : elle ne peut jamais
avoir tort, puisqu’elle a toujours raison, quelle que soit la réalité.
Pendant ce
temps, Reza Pahlavi flotte au-dessus du paysage comme une solution
préfabriquée, un passé reconditionné en futur possible, prêt à être livré en
cas de panne politique. Il ne manque que le mode d’emploi : “installer la
monarchie en trois étapes simples”.
Mais voilà :
les sociétés ne sont pas des scénarios de substitution. Et les peuples ne sont
pas des variables d’ajustement pour nostalgies diplomatiques.
L’Iran
contemporain n’a pas besoin d’être sauvé par des récits trop propres pour être
honnêtes. Il a besoin d’être compris dans ses contradictions, ses tensions, ses
mutations internes même si cela rend le commentaire moins spectaculaire, moins
définitif, moins confortable pour ceux qui aiment les histoires où tout est
déjà écrit.
Le réel,
lui, persiste dans une insolence tranquille : il refuse obstinément d’entrer
dans les catégories qu’on lui assigne.
Et c’est
sans doute pour cela qu’il est si mal compris et si rarement supporté.
A.T
