Il y a des
prodiges politiques devant lesquels la raison pure doit s'incliner avec un
soupçon de pitié. Prenez la presse officielle de nos voisins de l'Ouest :
chaque fois qu'une fissure apparaît sur le mur de leur récit national, ce n'est
jamais la faute de la gravité, encore moins de l'usure du plâtre. Non, c’est
invariablement la faute du souffle du voisin algérien.
La dernière
trouvaille du roman policier sous presse ? Un indicatif téléphonique : le +213.
Le bouc émissaire comme paravent social : En attribuant la détresse
de milliers de jeunes Marocains prêts à sauter les grillages de Sebta à un «
piratage numérique algérien » (+213), le texte évacue purement et simplement
les causes structurelles (chômage, désespoir, précarité, manque de perspectives
d'avenir).
L’argument d’autorité importé : Le recours à un journaliste «
italo-suisse » (Stefano Piazza) ou à un expert espagnol permet d’habiller une
thèse d'État d’un vernis « d'expertise internationale neutre ».
La théorie du complot hybride : Réduire des mouvements sociaux ou
migratoires massifs à de simples « consignes WhatsApp émises par le voisin »
relève de la caricature. Un indicatif téléphonique ne crée pas, à lui seul, le
désespoir de 400 000 membres de groupes sociaux.
L’inversion des rôles : Le gouvernement marocain passe du statut de
gestionnaire débordé d'une crise sociale interne à celui de « victime héroïque
et protectrice » de sa propre jeunesse contre l'ogre de l'Est.
À en croire
les gazettes locales, relayant avec un sérieux papal les illuminations
d'analystes « italo-suisses » et « d'experts » sortis du chapeau pour
l'occasion, des milliers de jeunes Marocains ne fuiraient pas la misère, le
chômage structurel ou l'absence criante d'avenir. Non, voyons ! Ils seraient
simplement hypnotisés, téléguidés à distance par des cartes SIM algériennes
depuis leurs applications TikTok et WhatsApp.
Quelle
puissance maléfique que ce voisin de l'Est ! Un simple SMS envoyé depuis Alger aurait
donc le pouvoir magique de faire courir des dizaines de milliers de citoyens
vers les barbelés de Sebta et Melilla, sous le regard médusé d'un État
incapable de retenir sa propre jeunesse autrement qu'en accusant le réseau
téléphonique adverse.
La magie noire du code +213
Soyons
sérieux une minute. À quel moment l'incompétence de gestion interne a-t-elle
besoin d'un passeport étranger pour expliquer le désespoir social ?
Réduire la
tragédie d'une jeunesse prête à braver la mer et les forces de sécurité à une «
attaque hybride » conçue par des numéros en +213 relève d'un
théâtre d'ombres d'un ridicule absolu.
Est-ce
l'Algérie qui fixe le taux de chômage des jeunes au Maroc ?
Est-ce Alger
qui rédige la politique économique de Rabat ? Est-ce un serveur informatique
basé à Oran qui prive ces gamins d'hôpitaux, d'écoles et de salaires décents ?
Accuser le
voisin d’avoir « inventé » la fuite vers Sebta, c'est traiter sa
propre jeunesse avec un mépris effroyable. C'est dire à ces milliers de jeunes
: « Vous n'avez aucune conscience, aucun cerveau, aucune douleur réelle ;
vous n'êtes que les marionnettes crédules d'un groupe WhatsApp algérien. »
L'insulte faite à leur intelligence et à leur détresse est sans borne.
L'art de la projection névrotique
Ce récital
d'accusations est une vieille recette. Quand les gares du Nord étouffent sous
la pression de ceux qui cherchent la porte de sortie, quand l'opération Marhaba
menace de tourner à la démonstration de crise sociale sous le soleil d'août, il
faut un paratonnerre. Et quel meilleur paratonnerre que l'éternel « complot
extérieur » ?
On nous
explique sans rire qu'un simple appel sur Facebook oblige des bataillons
entiers de forces de l'ordre à verrouiller Fnideq et que la défaite réside déjà
dans « la tension permanente ».
Mais qui est
en tension ?
Un État
incapable de donner une raison de rester à ses enfants, ou le voisin qui
contemple, navré mais guère surpris, cette ridicule pièce de théâtre
géopolitique ?
Si un code
téléphonique étranger suffit à ébranler l'architecture sécuritaire d'un pays et
à inciter des milliers de personnes à prendre d'assaut une frontière coloniale,
ce n'est pas d'un rapport sur le terrorisme dont ce pays a besoin, mais d'un
miroir.
Rire noir devant l'imposture
L'Algérie a
bon dos. Elle est l'explication magique à la sécheresse, aux pénuries, aux
fuites de cerveaux, et maintenant au somnambulisme migratoire de la jeunesse
locale. Bientôt, le moindre pneu crevé sur l'autoroute Donald Trump
sera attribué à une interférence hertzienne venue de Tindouf.
Cette
surenchère paranoïaque ne trompe plus personne, à commencer par ces mêmes
jeunes que l'on prétend « protéger contre la propagande ». La vérité est
nue, brutale et tragique : quand un peuple n'a plus que la mer comme horizon,
ce ne sont pas les cartes SIM du voisin qui le font courir. C'est le vide
abyssal qu'il laisse derrière lui.
Alors
continuez de scruter les indicatifs téléphoniques, de convoquer les experts de
salon et de crier au complot à chaque vague d'août. Mais n'oubliez pas une
chose : on peut censurer la réalité, on peut fabriquer des coupables
imaginaires, mais on ne colmate jamais les fuites d'un navire en accusant le
phare du voisin d'éclairer les trous dans la coque.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. »


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