Il est
toujours délicat d’évoquer le passé sans tomber dans l’idéalisation. La
nostalgie, dit-on, reconstruit souvent ce qu’elle croit se rappeler. Pourtant,
certaines évocations du passé ne relèvent pas du regret aveugle, mais d’un questionnement
légitime sur l’évolution des valeurs collectives. C’est dans cette
perspective qu’il convient d’interroger l’Algérie des années 1960 et 1970, non
comme un âge d’or mythifié, mais comme un moment social révélateur d’un autre
rapport au vivre-ensemble.
À cette
époque, la société algérienne était matériellement pauvre, mais socialement
structurée. Les ressources manquaient, les infrastructures étaient limitées,
les déplacements rares, et pourtant la vie quotidienne semblait portée par une
forme de sobriété heureuse, au sens où l’entendait Ivan Illich :
une modération des besoins, un usage mesuré de l’espace commun, et une
reconnaissance implicite de limites partagées.
L’espace
public, justement, constituait un bien commun respecté. Les quartiers étaient
entretenus, les constructions anarchiques quasi inexistantes, les jardins
publics protégés. La propreté n’était pas le résultat d’un contrôle coercitif,
mais l’expression d’une discipline sociale intériorisée. Chacun savait
ce qui se faisait et ce qui ne se faisait pas. Cette intériorisation des règles
témoignait d’un fort sentiment d’appartenance collective, aujourd’hui largement
érodé.
L’école
occupait une place centrale dans cet édifice social. Elle n’était pas seulement
un lieu d’instruction, mais un espace de formation morale et civique.
L’enseignant y jouissait d’un respect quasi sacré, non par crainte, mais par
reconnaissance de son rôle symbolique. Le savoir constituait un capital social
valorisé, et l’érudition une source de légitimité. Là où l’Algérie
contemporaine célèbre parfois la richesse ostentatoire ou la notoriété creuse,
l’Algérie d’hier accordait encore une reconnaissance sincère à l’intelligence
et à l’honnêteté.
Les
pratiques religieuses, bien que profondément enracinées, s’inscrivaient dans
une logique de discrétion. La foi relevait de l’intime et du spirituel, non de
la démonstration publique. Cette retenue permettait une coexistence apaisée
entre différents modes de vie, notamment en ce qui concerne la condition
féminine. Les femmes s’habillaient selon leurs choix, sans être soumises à une
surveillance sociale agressive. Le haïk et la m’laya coexistaient naturellement
avec les tenues occidentales, sans que cela ne suscite ni haine ni injonction
morale.
La vie
sociale se déployait autour de pratiques simples mais profondément
structurantes : jeux de quartier, cafés comme lieux de sociabilité masculine,
traditions féminines d’entraide, célébrations modestes mais sincères. Les mariages,
sobres dans leur forme, étaient de véritables fêtes dans leur substance. Ils
célébraient l’union, non la démonstration de statut social. La convivialité
n’était pas mise en scène ; elle était vécue.
Même les
contraintes matérielles lenteur des transports, inconfort des autocars, rareté
des voitures n’étaient pas perçues comme des frustrations insurmontables.
Voyager était une expérience collective, joyeuse, humaine. Le temps n’était pas
encore soumis à l’urgence permanente, et l’efficacité n’avait pas remplacé la
relation.
Certes,
cette période se déroulait sous un régime politique autoritaire, marqué par une
forte centralisation du pouvoir et un contrôle de l’expression publique. Il
serait intellectuellement malhonnête de l’ignorer. Mais reconnaître ces limites
n’invalide pas le constat d’une cohésion sociale aujourd’hui fragilisée,
ni le sentiment d’une perte de repères collectifs.
L’Algérie
contemporaine, saturée d’images, de discours contradictoires et d’injonctions
sociales, semble avoir troqué la sobriété contre l’excès, la pudeur contre
l’ostentation, la règle partagée contre la transgression banalisée. L’espace
public est devenu un territoire disputé plutôt qu’un bien commun. La religion,
parfois instrumentalisée, est passée du registre de l’intime à celui de
l’affirmation identitaire. La réussite sociale se mesure de plus en plus à ce
qui se montre, non à ce qui se construit.
Il ne s’agit
pas de prétendre que « les Algériens étaient meilleurs avant »,
formule aussi simpliste qu’injuste. Il s’agit plutôt de reconnaître que les
structures sociales façonnent les comportements, et que le démantèlement
progressif de certaines institutions, école, culture, espace public a
profondément modifié le rapport des individus à la collectivité.
Revenir sur
cette période, ce n’est donc pas refuser la modernité ni appeler à un retour
impossible. C’est poser une question essentielle :
Que
voulons-nous préserver dans notre manière de faire société ?
Car une
nation ne se définit pas uniquement par sa croissance, ses infrastructures ou
ses slogans, mais par la qualité de ses liens, le respect de ses règles
communes et la dignité silencieuse de son quotidien.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur
inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/

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