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Bernard Lugan ou le roman national marocain déguisé en science historique:


 Il existe des historiens qui explorent le passé. Et puis il existe Bernard Lugan, qui semble avoir trouvé une méthode plus économique : partir d'une conclusion politique, puis remonter le temps en cherchant des arguments susceptibles de la justifier.

Son dernier texte consacré à l'Algérie est un cas d'école. On y retrouve tous les ingrédients de cette historiographie de prétoire où le verdict est prononcé avant même l'ouverture du procès.

L'objectif est simple : démontrer que l'Algérie n'existait pas avant la France. Rien de moins.

Pour y parvenir, Lugan applique à l'histoire algérienne une règle qu'il n'appliquerait jamais à aucun autre pays. Il exige de l'Algérie médiévale, ottomane ou antique qu'elle possède déjà les caractéristiques de l'État-nation contemporain. Un peu comme si l'on demandait à la France de Clovis de présenter une carte d'identité biométrique pour prouver son existence.

Le procédé est grossier mais efficace auprès d'un public peu familier avec les débats historiographiques.

Lorsque les Algériens évoquent les royaumes numides, il répond que ce n'était pas l'Algérie.

Lorsque les Algériens évoquent les Zianides, il répond que ce n'était pas l'Algérie.

Lorsque les Algériens évoquent la Régence d'Alger, il répond que ce n'était toujours pas l'Algérie.

Naturellement. Aucun historien sérieux n'a jamais prétendu le contraire.

Mais Lugan transforme ensuite cette évidence en tour de passe-passe intellectuel : puisque ces formations politiques n'étaient pas l'Algérie actuelle, alors l'Algérie n'aurait aucune profondeur historique.

À ce niveau, nous ne sommes plus dans l'histoire. Nous sommes dans le numéro d'illusionniste.

Le plus fascinant demeure toutefois son rapport aux empires.

Lorsqu'un territoire maghrébin relève d'une dynastie marocaine, il devient la preuve éclatante d'une continuité historique marocaine. Lorsqu'il relève d'une organisation politique centrée sur Alger, cela cesse miraculeusement de compter. La cohérence méthodologique semble avoir été perdue quelque part entre Tlemcen et Rabat.

Prenons la Régence d'Alger. Pour Lugan, elle ne serait qu'une vulgaire colonie ottomane. Une colonie qui signe des traités. Une colonie qui entretient des relations diplomatiques. Une colonie qui frappe monnaie. Une colonie qui mène la guerre. Une colonie qui négocie directement avec les puissances européennes. Bref, une colonie tellement autonome qu'elle ressemble dangereusement à ce que les historiens appellent généralement un État.

Mais admettre cette réalité compliquerait le récit. Alors on simplifie. On taille. On rabote.

On élimine les nuances et l'histoire devient un tract. Car c'est bien là le problème fondamental du texte de Lugan : il ne cherche pas à comprendre le passé ; il cherche à administrer une preuve politique.

À le lire, l'Algérie serait née d'un coup de baguette coloniale en 1830, comme un décor de théâtre surgissant dans un nuage de fumée. Les populations antérieures ? Secondaires. Les structures politiques antérieures ? Accessoires. Les continuités territoriales ? Négligeables. La mémoire collective ? Sans importance.

La colonisation française aurait donc réalisé ce qu'aucune puissance de l'histoire universelle n'avait jamais réussi : créer ex nihilo une nation de plusieurs millions d'habitants.

Même les plus fervents défenseurs de l'œuvre coloniale n'avaient jamais osé lui attribuer un pouvoir aussi surnaturel.

Le plus ironique est que ceux qui accusent les Algériens de mythologiser leur histoire produit eux-mêmes leur propre légende. Une légende où l'histoire du Maghreb se réduit à une vaste antichambre du Maroc. Une légende où Alger n'est jamais un centre mais toujours une périphérie. Une légende où l'on demande à l'Algérie ce qu'on n'exige ni de l'Italie, ni de l'Allemagne, ni de l'Espagne, ni même du Maroc : démontrer qu'elle fut éternelle avant d'avoir le droit d'exister.

Cette démarche n'est pas de l'histoire. C'est du militantisme rétrospectif. Une opération idéologique consistant à projeter dans le passé les rivalités du présent. L'historien authentique doute, compare, nuance et contextualise. Le polémiste, lui, sait déjà ce qu'il va trouver avant d'ouvrir les archives.

À la lecture de Bernard Lugan, le lecteur comprend rapidement de quel côté de cette frontière il se situe. Son jugement quelque peu à l'emporte-pièce nous laisse dubitatif de par tous ...ses sous-entendus. Peut-être qu'utiliser l'adjectif Makhzen en lieu et place d’Algérie....contribuerait à lever beaucoup d'ambiguïtés !

Lugan est ce qu’il est, il reste et restera un phénomène, qu’on l’apprécie ou qu’on le déteste, un phénomène… Autrement dit, le monde ne ressemblera plus à ce qu’il était après son écris C’est ainsi. Quant Maroc, il serait bon de cesser de bavarder à son sujet. L’histoire du Makhzen est tellement étrange, si pleine d’imprévus qu’il est préférable d’observer et de se taire.

Lugan qui est un pragmatique, donc un vrai blablateur et pas un historien s'aperçoit de l'erreur qu'il a commise en se laissant entrainer dans un bourbier marocain, qui ne résout rien mais crée un désordre régional et il essaie maintenant de s'en extirper tant bien que mal: les états n'ont pas d'amis, ils n'ont que des intérêts.

Et lorsque l'histoire devient le simple service après-vente d'un récit national, elle cesse d'être une discipline scientifique pour devenir une littérature de cour.

Une littérature de cour écrite avec des notes de bas de page.


 À lire, à partager et à méditer (sans majuscules d'État) ! sur https://wahrani31.substack.com/

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  

https://kadertahri.blogspot.com/

 

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