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La démocratie occidentale : le théâtre d’une légitimité en décomposition :

                                   Repression policière                                                                                                              
  « On a plus de chances de changer la météo en pétant que de changer le gouvernement en votant »  un lecteur Français

La démocratie occidentale se présente comme l’aboutissement moral et politique de l’histoire moderne. Elle s’auto-proclame gardienne des libertés, protectrice des droits fondamentaux et incarnation universelle de la souveraineté populaire. Pourtant, derrière ce récit officiel soigneusement entretenu, s’étend une réalité beaucoup plus ambiguë : celle d’un système politique qui survit moins par son exemplarité que par sa capacité à maquiller ses contradictions.

La France, autoproclamée « patrie des droits de l’homme », constitue à cet égard un laboratoire révélateur de cette dissonance démocratique.

L’illusion démocratique et la confiscation du pouvoir populaire :

La démocratie actuelle repose sur une promesse simple : gouverner au nom du peuple et pour le peuple. Or, dans les faits, elle s’apparente de plus en plus à une délégation permanente de pouvoir à des élites politiques et économiques dont les décisions échappent largement au contrôle citoyen.

Le rituel électoral devient alors un mécanisme de légitimation plutôt qu’un véritable instrument de souveraineté populaire. Les programmes politiques se succèdent, les promesses électorales se multiplient, mais les orientations fondamentales restent inchangées. Le citoyen vote, mais il ne gouverne jamais réellement.

Cette rupture entre gouvernants et gouvernés se manifeste notamment par la multiplication de réformes impopulaires imposées au nom de la rationalité économique ou de la nécessité budgétaire. Derrière la rhétorique modernisatrice, le citoyen découvre progressivement qu’il n’est plus acteur de la décision politique, mais simple variable d’ajustement.

La gestion sécuritaire du désaccord politique :

Lorsque la contestation sociale émerge, la démocratie occidentale révèle une autre facette : sa capacité à transformer le désaccord en problème d’ordre public.

En France, les mouvements sociaux récents qu’il s’agisse des Gilets jaunes, des contestations sanitaires ou des mobilisations contre la réforme des retraites  ou  le mécontentement des agriculteurs illustrent cette mutation. La protestation, pourtant constitutive de la vie démocratique, est fréquemment requalifiée en menace sécuritaire.

Les dispositifs de maintien de l’ordre, tels que les nasses, l’usage d’armes dites « intermédiaires » ou les interpellations préventives, témoignent d’une évolution inquiétante. Ce qui est présenté ailleurs comme une dérive autoritaire devient, dans le discours officiel occidental, une manifestation normale de la « violence légitime » de l’État.

À qui profite cette violence ?

La police se définit comme la partie de l’État à laquelle on donne le pouvoir d’agir violemment. La violence a touché beaucoup de monde d’un coup et dans une configuration particulière, dans les nasses notamment, dispositif amplement utilisé qui permet de gazer ou de charger une foule immobilisée. Il y a eu une montée en intensité de la répression qui va de pair avec une stratégie qui vise à plonger les manifestant.es dans une altérité assez radicale, légitimant qu’on puisse se permettre d’avoir sur elles et eux tous les droits.

Le caractère répressif des interventions policières, la discrimination dont les policiers font preuve à l’égard des jeunes, l’utilisation de mesures disproportionnées et l’usage abusif de la force, le manque de respect dû aux citoyens, le manque de neutralité politique, amène, plusieurs participants à mentionner avoir été profondément ébranlés par la répression policière, ils témoignent d’un sentiment d’insécurité ou d’anxiété en présence des policiers.

De plus, l’état émotif décrit par certaines victimes de répression s’apparente à un traumatisme. Ces traumatismes peuvent être révélés par plusieurs symptômes : crises de panique, paranoïa, peur et anxiété sévères en présence de policiers ou face à un stimulus associé aux forces policières, cauchemars, etc

Un citoyen français de confession musulmane, met en relief la répression policière subie : «je suis un Arabe un peu plus contrôlé que d’autres, malgré mon âge avancé,  je ne vis pas en banlieue, cependant pendant mes interpellations trop souvent, je me suis fait taper dessus, on m’a expliqué que j’étais peut être un agent de Daesh. Quand j’étais en garde à vue, on m’a expliqué tout bonnement que j’étais un bougnoule. Une autre fois, j’étais venu constater la manifestation et on m’a étranglé alors qu’un type au sol faisait une crise d’épilepsie parce qu’il avait été tassé ».

Personne ne leur demandera jamais des comptes de responsabilité Les violences policières impunies, et la même tension entretenue face aux mobilisations des gilets jaunes,  c’est manifestement le cas. Pourtant la violence arbitraire et les privations de liberté sans raison n’ont pas leur place dans un état de droit, alors il faut revenir à un usage proportionné de la force et supprimer les brigades mobiles comme la BRAV-M, héritière des sinistres voltigeurs, qui n’ont pour seul objectif d’effrayer et terroriser les manifestants par la violence.

Le rôle ambigu des médias et de la fabrication du consentement :

Les médias jouent un rôle central dans cette dynamique. Loin d’être de simples observateurs neutres, ils participent souvent à la construction d’un récit qui hiérarchise les violences. La brutalité policière devient secondaire face aux dégradations matérielles, tandis que la contestation sociale est fréquemment réduite à ses débordements marginaux.

Cette mise en récit contribue à délégitimer la protestation et à transformer les revendications politiques en troubles sociaux. L’opinion publique est ainsi orientée vers une lecture sécuritaire des conflits sociaux, favorisant l’acceptation progressive de mesures répressives.

L’hypocrisie internationale des droits de l’homme :

L’Occident revendique un rôle moral dans la défense des droits humains à l’échelle mondiale. Pourtant, cette posture universaliste révèle rapidement ses limites lorsqu’elle entre en contradiction avec des intérêts géopolitiques ou économiques.

Les violations des libertés fondamentales commises par des alliés stratégiques suscitent souvent des réactions modérées, tandis que celles perpétrées par des États rivaux donnent lieu à des condamnations virulentes. Cette sélectivité fragilise la crédibilité du discours occidental sur les droits de l’homme.

Même certaines organisations internationales ou ONG, pourtant garantes supposées de cette vigilance morale, apparaissent parfois hésitantes ou prudentes lorsqu’il s’agit de dénoncer les dérives des démocraties occidentales elles-mêmes.

La crise économique et la faillite du modèle politique :

La fragilité démocratique se manifeste également dans la gestion économique. L’endettement massif, la croissance des dépenses publiques et les réformes structurelles imposées sans consensus social alimentent un sentiment croissant d’injustice et de dépossession politique.

L’État promet rigueur budgétaire tout en maintenant des structures administratives lourdes et inefficaces. Cette contradiction nourrit la défiance citoyenne et renforce l’impression que la gouvernance démocratique sert davantage à préserver des équilibres institutionnels qu’à répondre aux besoins sociaux.

La montée des radicalités politiques comme symptôme démocratique :

Face à ce sentiment d’impuissance collective, les électorats occidentaux se tournent de plus en plus vers des alternatives politiques radicales. Cette évolution n’est pas nécessairement la cause du malaise démocratique, mais plutôt sa conséquence. Lorsque le débat politique se réduit à un consensus technocratique, les discours populistes apparaissent comme les seuls espaces d’expression de la colère populaire. Ironiquement, la démocratie produit ainsi les forces politiques qui menacent son propre équilibre.

Vers une démocratie de façade ?

La démocratie occidentale ne disparaît pas. Elle se transforme. Elle conserve ses institutions, ses élections, ses discours universalistes. Mais son fonctionnement réel s’éloigne progressivement de l’idéal participatif qu’elle prétend incarner. Elle devient un système capable de tolérer la contestation tant qu’elle reste symbolique, mais prêt à la contenir lorsqu’elle remet en cause les équilibres structurels du pouvoir.

Conclusion : la souveraineté populaire comme horizon inachevé :

La crise démocratique occidentale ne réside pas uniquement dans ses dysfonctionnements institutionnels. Elle repose sur une contradiction fondamentale entre l’idéal proclamé de souveraineté populaire et la réalité d’un pouvoir de plus en plus centralisé, technocratique et sécuritaire.

La démocratie occidentale ne s’effondre peut-être pas encore. Mais elle s’érode silencieusement, minée par ses propres paradoxes et dans cette lente décomposition, le peuple, une fois encore, demeure spectateur d’un système qui prétend pourtant parler en son nom.

La France s’effondre, tellement affligeant, cela détourne de constater le délitement de la France., sauf l'arrivée de l’extrême droite et ses lobbies (Zemmour et consorts), largement applaudis en vendant un bonheur collectif illusoire jusqu’ à l’obsession. C'est plus sain pour la démocratie.

Moralité : le Peuple Français, une fois de plus reste perdant sur tous les lignes. Et ça, c'est machiavélique ! 

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/

 

 

France : le dernier réflexe colonial accuse l’Algérie comme 5e colonne dans le pays :

Dans ces discours, on trouve comme d’habitude du mauvais et du plus mauvais, encore une coulée compassionnelle et fausse, totalement hypocrite du haut vers le bas. Pour parvenir à faire passer ce mensonge, il faut taper sur un bouc émissaire, peu importe lequel. Ici, c'est l’Algérie qui a le rôle, et ces discours extrémistes, désignent au fond les Algériens de France et les binationaux comme une cinquième colonne prête à toutes les duplicités, dont il faudrait se méfier. Dans ces discours, on trouve comme d’habitude du mauvais et du plus mauvais, encore une coulée compassionnelle et fausse, totalement hypocrite du haut vers le bas. Pour parvenir à faire passer ce mensonge, il faut taper sur un bouc émissaire, peu importe lequel. Ici, c'est l’Algérie qui a le rôle, et ces discours extrémistes, désignent au fond les Algériens de France et les binationaux comme une cinquième colonne prête à toutes les duplicités, dont il faudrait se méfier. Mais  le ridicule se trouve dans  «5e colonne» ?

Pourtant à observer la carte actuelle des relations entre l’Algérie et l’Europe, une évidence s’impose : l’Algérie dialogue, coopère et construit avec la majorité des puissances européennes… sauf avec la France. Cette anomalie diplomatique n’est ni un accident ni un malentendu passager. Elle est le symptôme persistant d’un logiciel politique français incapable de sortir de l’ombre coloniale.

Pendant que Rome, Berlin, Madrid ou Lisbonne développent avec Alger des partenariats fondés sur l’intérêt mutuel, la souveraineté et le pragmatisme économique, Paris s’enferme dans une posture héritée d’un passé qu’elle refuse d’assumer lucidement. L’Algérie avance, la France rumine.

L’Algérie d’aujourd’hui n’est plus celle que certains cercles politiques français continuent d’imaginer. Elle n’est plus une périphérie docile ni un marché captif. Elle est devenue un acteur énergétique stratégique, un pivot sécuritaire régional et une puissance diplomatique en affirmation. Face à cette mutation, plusieurs capitales européennes ont su adapter leur approche. La France, elle, persiste dans l’illusion d’un statut privilégié qui n’existe plus que dans sa mémoire nationale blessée.

Le plus frappant dans cette situation reste le gâchis historique que représente la relation franco-algérienne. Aucun autre partenariat en Méditerranée ne disposait d’un socle humain, économique et culturel aussi dense. Des millions de destins entremêlés, des économies interdépendantes, une histoire commune tragique mais structurante. Ce capital exceptionnel aurait pu faire émerger la coopération la plus puissante et la plus stable du bassin méditerranéen. Au lieu de cela, une partie de la classe politique française s’acharne à saboter cette relation par calcul électoral et par nostalgie identitaire.

Car la vérité dérangeante est là : la question algérienne demeure en France un instrument politique intérieur. La mémoire coloniale n’y est pas traitée comme un chantier historique et moral nécessaire, mais comme un levier populiste mobilisé au gré des échéances électorales. À chaque crispation politique interne française, l’Algérie devient un exutoire commode, un miroir déformant sur lequel projeter les peurs identitaires et les fantasmes impériaux. Certains courants Français avancent qu’un pays comme l’Algérie a désormais une 5e colonne dans le pays.

Cette instrumentalisation permanente nourrit un discours condescendant qui continue de considérer l’Algérie comme un espace d’influence naturelle. Derrière les déclarations diplomatiques policées subsiste un réflexe paternaliste profondément enraciné dans une partie des élites françaises, incapables d’accepter que l’Algérie ait définitivement refermé la parenthèse coloniale pour écrire sa propre trajectoire.

Pendant que certains éditorialistes et responsables politiques français ressassent encore le mythe de « l’Algérie française », la réalité géopolitique avance sans eux. L’Algérie multiplie ses partenariats énergétiques avec l’Europe du Sud, renforce ses coopérations industrielles avec plusieurs puissances européennes et élargit son horizon stratégique vers de nouveaux pôles internationaux. Ce mouvement n’est pas une posture idéologique : il est une nécessité souveraine face à une relation bilatérale devenue instable et imprévisible.

La question posée pendant des décennies par certains cercles français, « l’Algérie peut-elle se passer de la France ? » apparaît aujourd’hui comme une relique d’un autre siècle. L’histoire récente a déjà apporté sa réponse. L’Algérie ne rompt pas avec la France par hostilité, mais elle s’émancipe d’un rapport déséquilibré que Paris refuse obstinément de réinventer.

Le véritable isolement qui se dessine n’est pas celui que certains discours alarmistes attribuent à Alger. Il menace plutôt une diplomatie française figée dans ses réflexes post-impériaux, incapable de comprendre que l’influence ne se décrète plus, elle se négocie, elle se construit, elle se mérite.

Le monde change, la Méditerranée redessine ses équilibres, l’Europe redéfinit ses dépendances énergétiques. L’Algérie s’adapte à cette nouvelle configuration avec pragmatisme et lucidité. La France, elle, semble prisonnière d’un dialogue imaginaire avec son propre passé.

L’histoire ne s’arrête jamais pour attendre les nostalgies nationales. Elle avance avec ceux qui acceptent de la regarder en face.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
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Iran/Etats-Unis: quand l’Iran sert d’épouvantail permanent

Iran/Etats Unis

Il existe une mécanique bien huilée dans la presse occidentale: présenter la complexité du Moyen-Orient comme une équation simple, presque scolaire. D’un côté, l’ordre, la rationalité stratégique et la sécurité collective incarnés par les États-Unis, Israël et leurs alliés. De l’autre, le chaos, la subversion et la menace permanente personnifiés par l’Iran. Le texte que j’ai sous les yeux s’inscrit parfaitement dans cette tradition. Il ne décrit pas la réalité : il la découpe, la sélectionne, la redessine jusqu’à la faire entrer dans un récit déjà écrit.

Car enfin, depuis quand un conflit régional se réduit-il à la dangerosité d’un seul acteur ?

On nous décrit l’Iran comme le cœur d’un réseau militaire tentaculaire, orchestrant milices et frappes à distance pour étendre son influence. Mais ce récit oublie opportunément que le Moyen-Orient n’est pas un échiquier où un seul joueur avancerait ses pions pendant que les autres se contenteraient de défendre leur roi. Les États-Unis maintiennent des dizaines de bases militaires dans la région. Israël mène régulièrement des frappes extraterritoriales. L’Arabie saoudite a conduit une guerre dévastatrice au Yémen. Cette réalité disparaît presque totalement du récit proposé, comme si la violence devenait légitime dès lors qu’elle émane du bon camp.

Il faut également refuser cette idée paresseuse qui consiste à présenter l’Iran comme l’ennemi naturel de tous les pays du Moyen-Orient. L’antagonisme central de Téhéran vise Israël, et cet antagonisme ne surgit pas dans un vide historique. Il s’inscrit dans une mémoire politique longue, qui commence avec le renversement en 1953 du Premier ministre iranien Mossadegh par une opération orchestrée par les services américains et britanniques. Cet épisode, fondateur pour la conscience politique iranienne contemporaine, a ouvert la voie à la dictature du Shah, régime autoritaire soutenu sans réserve par les puissances occidentales.

Curieusement, la révolution iranienne disparaît presque toujours du récit lorsqu’il s’agit de dénoncer la nature oppressive du régime actuel. Comme si l’histoire commençait soudainement en 1979, au moment précis où l’Iran cesse d’être un allié stratégique de l’Occident.

Depuis cette révolution, la République islamique vit sous un régime de sanctions économiques qui asphyxie sa population tout en consolidant paradoxalement ses élites sécuritaires. Mais là encore, la narration dominante inverse la causalité : les sanctions deviennent une réponse légitime à l’agressivité iranienne, jamais un facteur participant à son durcissement.

Plus révélateur encore est le traitement de la question nucléaire. Pendant des années, elle a servi d’argument central pour justifier pressions diplomatiques, sanctions économiques et menaces militaires. Aujourd’hui, elle semble reléguée au second plan, remplacée par un discours plus global sur la menace stratégique iranienne. Cette évolution pose une question simple et dérangeante :

Si l’objectif était réellement d’empêcher la prolifération nucléaire, pourquoi avoir saboté l’accord international qui encadrait précisément ce programme et dont les inspecteurs confirmaient globalement le respect ?

Et surtout, qui peut encore croire qu’un État déterminé à acquérir l’arme nucléaire pourrait être arrêté uniquement par la pression extérieure ?

La Corée du Nord offre depuis des décennies un démenti cinglant à cette croyance. Elle a développé son arsenal dans un isolement quasi total. Imaginer que l’Iran, puissance régionale bien plus intégrée économiquement et stratégiquement, serait le seul cas où la coercition fonctionnerait relève davantage du pari idéologique que de l’analyse stratégique.

La presse Occidentale reproduit également une simplification commode en décrivant les Houthis, le Hezbollah ou certaines milices irakiennes comme de simples marionnettes de Téhéran. Cette vision nie les dynamiques locales, sociales et politiques qui nourrissent ces mouvements. Elle permet surtout de transformer chaque conflit régional en projection directe d’un affrontement global avec l’Iran, légitimant ainsi une militarisation permanente des relations internationales.

Et c’est bien là le cœur du problème. Derrière l’apparence d’analyse stratégique, ce type de discours fabrique une vision du monde où la guerre devient non seulement probable, mais presque nécessaire. Chaque tentative de compromis est décrite comme une faiblesse. Chaque désescalade comme une victoire offerte à l’adversaire. La diplomatie y apparaît comme une naïveté dangereuse, et la démonstration de force comme la seule langue compréhensible.

Pourtant, l’histoire récente devrait inciter à un peu de modestie. Les interventions militaires occidentales ont rarement stabilisé durablement la région. Elles ont souvent produit l’effet inverse, alimentant radicalisations, effondrements étatiques et cycles de violence sans fin. Les démonstrations spectaculaires de puissance navale ou aérienne fascinent les commentateurs stratégiques, mais elles laissent derrière elles des territoires fracturés et des sociétés durablement déstabilisées.

À force de présenter le Moyen-Orient comme un champ de bataille inévitable entre blocs irréconciliables, on finit par rendre cette guerre presque naturelle, presque inéluctable. C’est peut-être là la fonction réelle de ce type de discours : non pas analyser le conflit, mais préparer les esprits à son acceptation.

Car la guerre commence rarement avec les missiles. Elle commence avec les récits qui la rendent pensable.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
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L’Algérie, une menace sous-estimée pour la France ?

Emble Algerien

Quand on regarde les événements récents de la France, les hauts et les bas s'enchaînent à toute allure, enfin, il y a surtout des bas et trop souvent il y a des politiques en prophètes, en grands visionnaires successifs, ne cadrent pas le jeu et leur trahison au peuple est bien là : L’Algérie, toujours l’Algérie et encore l’Algérie ……..

Il fallait bien que cela revienne. Comme les saisons, comme les rhumatismes impériaux, comme ces douleurs fantômes dont souffrent les membres amputés, la France médiatique redécouvre périodiquement l’Algérie… non comme un pays réel, mais comme un spectre utile.

Car voilà qu’à intervalles réguliers, l’Algérie redevient, dans certains studios parisiens saturés de nostalgie coloniale et d’angoisse identitaire, la menace du jour. Après la Russie, après l’Iran, après les banlieues, voici donc que l’Algérie toujours elle  se voit sommée de jouer le rôle de la conjuration nationale.

Il faut reconnaître à cette mécanique une admirable fidélité historique : depuis 1962, la France officielle a perdu l’Algérie, mais la France médiatico-politique refuse obstinément d’en faire le deuil.

La vieille recette : transformer un ancien dominé en danger permanent

La méthode est grossière, mais elle fonctionne. Elle repose sur trois leviers qu’on actionne avec la régularité d’un orgue funèbre.

D’abord, la dramatisation sécuritaire. On convoque les mots lourds : « déstabilisation », « menace », « influence », « infiltration ». Le vocabulaire n’analyse pas, il suggère. Il installe une atmosphère. Il transforme une relation diplomatique complexe en récit paranoïaque où l’Algérie cesse d’être un État pour devenir une intention malveillante.

Ensuite, l’amalgame civilisationnel, cet art ancien qui consiste à évoquer un pays pour aussitôt convoquer l’islam, puis l’immigration, puis la peur sociale. La logique est d’une simplicité enfantine : on remplace la géopolitique par la symbolique identitaire.

 L’Algérie devient alors moins un acteur international qu’un miroir commode des angoisses françaises sur elle-même.

Enfin, le soupçon diasporique, cette invention moderne qui permet de regarder des millions de citoyens ou binationaux non plus comme des individus, mais comme une masse potentiellement téléguidée par une puissance étrangère. Curieuse conception de la citoyenneté qui semble vaciller dès que le nom, la mémoire ou l’accent rappellent l’autre rive de la Méditerranée

Une propagande qui dit plus sur la France que sur l’Algérie

Car la vérité est moins flatteuse pour ses artisans : ce discours révèle surtout la difficulté persistante de certains cercles français à penser l’Algérie comme une souveraineté achevée.

L’Algérie doit rester, dans cette dramaturgie, un problème.
Jamais un partenaire normal. Jamais un État qui poursuit, comme tous les autres, ses intérêts.

On lui reproche son nationalisme, oubliant qu’il est né précisément d’une guerre où la France tenta d’éradiquer ce même nationalisme. On lui reproche sa mémoire, comme si l’histoire coloniale devait être rangée dans un musée discret, accessible uniquement aux historiens et jamais aux peuples qui l’ont vécue dans leur chair.

Il y a là quelque chose d’éminemment ironique : on exige d’un pays anciennement colonisé une maturité mémorielle que l’ancienne puissance coloniale peine elle-même à atteindre.

L’industrie française de l’ennemi nécessaire

Toute nation en doute cherche un miroir déformant. La France contemporaine, fracturée par ses propres tensions sociales, identitaires et politiques, a parfois trouvé dans l’Algérie un exutoire commode.

Lorsque l’intégration patine, on parle d’Alger.
Lorsque la diplomatie maghrébine échappe à Paris, on parle d’Alger.
Lorsque les fractures coloniales resurgissent dans la société française, on parle encore d’Alger.

L’Algérie devient ainsi une métaphore paresseuse permettant d’éviter les introspections douloureuses. Elle est le raccourci rhétorique qui évite d’affronter la complexité française elle-même.

La nostalgie impériale comme logiciel politique

Ce discours révèle surtout une chose : l’Empire a disparu géographiquement, mais il survit mentalement. Il persiste dans cette incapacité à admettre que l’Algérie n’est plus un prolongement contrarié de la République, mais un État étranger, doté de sa propre stratégie, de ses propres contradictions et de sa propre dignité.

L’Algérie est perçue non comme elle est, mais comme elle aurait dû rester : périphérie disciplinée d’un centre qui refuse d’avoir cessé d’être le centre.

Il faut voir avec quelle constance ce logiciel réapparaît dès que Paris perd un levier d’influence. L’Algérie n’est jamais accusée d’exister ; elle est accusée d’exister librement.

Le comique noir d’une peur sélective

Il y a, dans cette rhétorique, quelque chose de presque burlesque. Une puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité, héritière d’un des appareils diplomatiques les plus vastes du monde, qui tremblerait devant une conspiration algérienne diffuse orchestrée par des influenceurs et des souvenirs historiques.

La tragédie se mêle ici au théâtre de boulevard. La grandeur stratégique se dissout dans la panique identitaire. Et l’on assiste, médusé, à ce spectacle d’une ancienne puissance coloniale qui redoute moins les transformations du monde que le fantôme de son propre passé.

Ce que révèle vraiment ce discours

Il ne révèle ni une menace algérienne ni même une stratégie algérienne particulièrement singulière. Il révèle une chose infiniment plus simple et infiniment plus dérangeante :

La France n’a jamais complètement réglé sa relation psychologique avec la perte de l’Algérie.

Et tant que cette cicatrice restera ouverte, certains éditorialistes continueront d’y tremper leur plume pour écrire des récits où l’Algérie doit rester l’adversaire symbolique nécessaire à l’équilibre fragile du débat politique français.

Conclusion

L’Algérie n’est pas l’obsession de la France. C’est parfois la France qui demeure prisonnière de l’Algérie qu’elle a perdue.

Et plus ce passé refuse de mourir dans certains imaginaires, plus il ressuscite sous forme d’alertes sécuritaires, de soupçons civilisationnels et de discours prophétiques où l’analyse cède la place à la hantise.

Les empires meurent rarement d’un coup. Ils se prolongent longtemps dans les fantasmes de ceux qui ne savent plus très bien ce qu’ils sont devenus.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
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L’humanité a un ennemi commun : Israël

Francesca Albanese

Il fallait s’y attendre. À chaque fois qu’une voix internationale s’aventure à égratigner Israël, la même cohorte d’éditorialistes surgit, haletante, l’extrême droite en robe de chambre civilisationnelle, pour sonner le tocsin moral. On dirait une brigade de pompiers pyromanes : ils accourent pour éteindre l’incendie qu’ils entretiennent avec application depuis des décennies  celui de l’immunité morale érigée en dogme géopolitique.

La phrase de Francesca Albanese ? Excessive, théâtrale, grossière comme une banderole de manifestation. Mais dans le grand cirque des indignations hiérarchisées, elle a surtout servi de prétexte idéal pour relancer le numéro préféré de certains éditorialistes : la Passion selon Israël, récit où l’État hébreu endosse simultanément le rôle du martyr éternel et du gendarme universel, crucifié par l’ONU tout en tenant le marteau.

Car dans ce théâtre, Israël n’est plus un État. Il est devenu une relique morale, une hostie diplomatique que l’on brandit pour bénir les bombes et absoudre les gravats.

L’ONU : ce repaire de barbares qui osent lire des rapports

Le réquisitoire contre l’ONU est désormais un classique du cabaret géopolitique. L’organisation serait une assemblée de tyrans en costume froissé, un syndicat d’autocrates jaloux conspirant contre la seule démocratie digne de ce nom. On croirait entendre un aristocrate outré découvrant que les domestiques ont accès à la salle de bal.

Le problème, évidemment, est que l’ONU ressemble au monde. Tragique faute de goût. Elle reflète ses contradictions, ses hypocrisies, ses brutalités. Elle ne fonctionne pas comme un club privé réservé aux puissances persuadées d’incarner la vertu occidentale sous cellophane.

Mais cette banalité est insupportable pour les nouveaux prêtres de la géopolitique morale. Ils exigent une ONU qui applaudirait Israël comme un public chauffé à blanc dans un gala patriotique, et qui réserverait ses condamnations aux ennemis officiels de l’Occident. Une ONU transformée en fan-club diplomatique, avec distribution de trophées et séance de selfies civilisationnels.

La démocratie, ce parfum qui couvre l’odeur de la poudre

L’argument massue surgit alors, tel un slogan publicitaire : Israël est une démocratie. Rideau. Silence dans la salle. Génuflexion collective.

Dans cette vision simplifiée à la truelle, la démocratie devient un parfum d’ambiance capable de masquer n’importe quelle odeur de poudre, de ruine ou de désespoir : les démocraties ont bombardée, colonisé, torturé et massacré avec une remarquable régularité. Elles l’ont parfois fait avec davantage d’efficacité bureaucratique que les dictatures. La démocratie n’est pas un certificat d’innocence ; c’est un système politique. Rien de plus, rien de moins.

Mais dans la mythologie éditoriale dominante, elle devient un talisman, un gri-gri juridique censé éloigner toute critique. Le droit international, lui, n’est toléré que lorsqu’il se comporte comme un majordome discret.

Israël, ce pays qui souffre tellement qu’il en oublie parfois de regarder qui souffre en face

Le tour de force rhétorique le plus spectaculaire consiste à maintenir simultanément deux récits contradictoires : Israël serait une forteresse surpuissante, mais aussi une victime existentielle permanente. Un colosse stratégique atteint d’une fragilité métaphysique chronique.

Ce récit fonctionne admirablement. Il transforme toute critique en agression et toute enquête en persécution. Il permet de présenter les rapports d’ONG comme des pamphlets militants, les décisions de juridictions internationales comme des crises d’hystérie diplomatique, et les souffrances palestiniennes comme des variables secondaires dans une équation sécuritaire sacrée.

Pendant ce temps, la réalité ce parasite obstiné continue d’exister : territoires fragmentés, populations enfermées dans des labyrinthes administratifs, violence cyclique devenue routine. Mais ces détails sont relégués au rang d’inconfort narratif. Ils gâchent la pureté du récit héroïque.

L’antisémitisme : le bouton rouge qui arrête la conversation

Et voici venir l’arme rhétorique suprême, le bouton rouge qui suspend toute pensée : l’accusation d’antisémitisme brandie comme un extincteur idéologique. Utilisée légitimement, elle est indispensable. Utilisée mécaniquement, elle devient un sédatif intellectuel d’une redoutable efficacité.

Car plus la critique d’Israël se fonde sur des faits, plus elle devient suspecte. Elle doit alors franchir un parcours d’obstacles moral où l’on exige qu’elle prouve sa pureté avant même d’être entendue. Pendant ce temps, les faits, eux, attendent poliment derrière la porte.

Ce procédé finit par produire un paradoxe sinistre : il fragilise la lutte contre l’antisémitisme réel en la transformant en outil diplomatique. À force de crier au loup à chaque critique d’un gouvernement, on finit par banaliser la présence des véritables loups.

Le grand carnaval moral

Nous vivons désormais dans un carnaval diplomatique où chaque camp se déguise en incarnation de l’humanité. Les uns brandissent la bannière de la civilisation assiégée. Les autres celle de l’oppression universelle. Les costumes changent, les slogans s’échangent, mais la tragédie continue, obstinée, indifférente aux performances oratoires.

Pendant que les tribunes s’écrivent avec une encre trempée dans l’indignation, les morts tombent avec une neutralité terriblement professionnelle. Ils ne votent pas, ne publient pas, ne participent pas aux plateaux télé. Ils ont la mauvaise habitude d’exister sans se soucier des récits qui prétendent les expliquer.

Le droit, cet empêcheur de croire en rond

Le droit international reste là, obstiné, gris, procédurier, incapable de produire des envolées lyriques. Il réclame des preuves, des enquêtes, des responsabilités. Autant dire qu’il est devenu l’ennemi naturel des prophètes médiatiques.

Car le droit, lorsqu’il fonctionne, détruit les mythologies confortables. Il rappelle que la puissance n’est pas un argument et que la souffrance n’est pas un monopole.

Mais le droit est ennuyeux. Il ne fait pas vibrer les plateaux télé. Il ne permet pas de distribuer des certificats de civilisation comme des prospectus électoraux. Alors on le cite, on le brandit, on le tord, puis on l’abandonne dès qu’il devient contraignant.

Et pendant ce temps…

Pendant ce temps, le conflit continue, imperturbable, comme un mécanisme rouillé qui tourne sans plus personne pour le réparer. Les éditorialistes distribuent les rôles d’anges et de démons, les diplomates collectionnent les communiqués, et les populations continuent de payer la facture humaine d’un débat transformé en opéra moral grotesque.

La véritable obscénité n’est pas l’excès verbal d’une rapporteuse internationale. Elle est la transformation systématique d’une tragédie humaine en concours d’indignations performatives.

Car au bout du compte, derrière les tribunes enflammées et les sermons civilisationnels, une vérité demeure, froide et implacable : les bombes n’ont jamais lu un éditorial. Et elles s’en portent très bien.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
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Affaire Epstein : le scandale des puissants :

Epstein et les scandales

Il existe des affaires judiciaires qui dépassent le cadre du crime individuel pour révéler les mécanismes profonds d’un système. L’affaire Jeffrey Epstein appartient à cette catégorie. Derrière l’histoire d’un prédateur sexuel se dessine une réalité plus dérangeante : celle d’un monde où l’argent, le prestige social et les réseaux d’influence peuvent ralentir, contourner, parfois neutraliser la justice.

Epstein n’est pas seulement un criminel. Il apparaît comme le produit d’un écosystème de pouvoir qui, pendant des décennies, a toléré, ignoré ou minimisé des accusations pourtant graves et répétées.

Une violence rendue possible par les inégalités sociales

Les témoignages des victimes décrivent une mécanique d’une redoutable constance. Epstein ciblait majoritairement des adolescentes issues de milieux modestes, socialement fragilisées ou financièrement vulnérables. Ce choix n’a rien d’anodin. Il révèle un principe structurel : l’exploitation sexuelle prospère là où les rapports de pouvoir sont profondément déséquilibrés.

Face à un milliardaire entouré d’avocats, d’intermédiaires et de relais politiques, ces jeunes filles disposaient rarement des ressources nécessaires pour faire entendre leur voix. Leur parole a longtemps été contestée, marginalisée ou suspectée. Ce phénomène dépasse largement le cas Epstein : il constitue l’un des traits récurrents des violences sexuelles impliquant des élites économiques et politiques.

2008 : le moment où la justice a vacillé

L’accord judiciaire conclu en 2008 constitue un symbole durable de ce que beaucoup perçoivent comme une justice à géométrie variable. Epstein, accusé d’exploitation sexuelle de nombreuses mineures, échappe alors à un procès fédéral potentiellement accablant et bénéficie d’une peine largement jugée clémente.

Cet accord est négocié sous la supervision du procureur fédéral Alexander Acosta, futur secrétaire au Travail sous la présidence Trump. L’épisode nourrit l’idée que certaines fortunes disposent d’une capacité à négocier la justice comme un arrangement contractuel, renforçant la perception d’un système judiciaire différencié selon la puissance sociale des accusés.

Les réseaux du pouvoir : fréquentations troublantes et silences collectifs

L’un des aspects les plus dérangeants de l’affaire réside dans l’ampleur des relations entretenues par Epstein avec des personnalités influentes. Des figures politiques majeures comme Bill Clinton ou Donald Trump ont entretenu, à différentes périodes, des relations sociales avec lui. Le prince Andrew du Royaume-Uni a, quant à lui, été directement accusé par une plaignante et contraint de se retirer de la vie publique après un règlement financier.

La présence de ces noms dans des documents ou des relations sociales ne constitue pas en soi une preuve d’implication criminelle. Mais ce qui trouble profondément l’opinion publique tient à une autre question : comment un homme visé par des accusations persistantes a-t-il pu conserver si longtemps sa place au sein de ces cercles d’influence ?

Ces interrogations nourrissent l’idée que les élites politiques et économiques fonctionnent parfois comme des sphères fermées où la protection mutuelle peut primer sur la responsabilité morale.

2019 : la mort qui a confisqué la vérité judiciaire

La mort d’Epstein en détention fédérale constitue un tournant majeur. Officiellement qualifiée de suicide, elle met fin à la perspective d’un procès susceptible d’éclairer l’ampleur du réseau et d’établir d’éventuelles responsabilités élargies.

Au-delà des spéculations, un constat s’impose : cette disparition a privé les victimes d’un moment fondamental de reconnaissance judiciaire et a laissé l’opinion publique face à un sentiment d’inachevé. Dans toute démocratie, l’absence de procès dans une affaire d’une telle portée nourrit inévitablement la défiance et la suspicion.

Les documents censurés : la transparence sous contrôle

La publication progressive de millions de pages de documents judiciaires aurait pu constituer une avancée majeure vers la vérité. Mais le caviardage massif de ces archives a produit l’effet inverse. Pour de nombreuses victimes, ces divulgations donnent le sentiment d’une transparence partielle, parfois perçue comme une stratégie de communication plus qu’un véritable effort de clarification.

Cette situation illustre une tension fondamentale des démocraties contemporaines : comment concilier l’exigence de transparence avec la protection juridique des personnes mentionnées dans des procédures ?

Les médias entre contre-pouvoir et saturation

Le retour de l’affaire Epstein dans le débat public doit beaucoup au travail d’enquête journalistique. Sans ces investigations, le scandale aurait probablement sombré dans l’oubli après l’accord judiciaire de 2008. Le journalisme d’investigation a permis de redonner une visibilité aux victimes et de révéler les failles institutionnelles.

Mais la médiatisation extrême du dossier révèle également une transformation du paysage informationnel. L’affaire est devenue un feuilleton global où la recherche légitime de vérité coexiste avec les logiques d’audience, de viralité et de surinterprétation.

Cette surmédiatisation contribue parfois à brouiller les responsabilités tout en alimentant une défiance généralisée envers les institutions politiques, judiciaires et médiatiques.

Epstein, symptôme d’un système global

Réduire l’affaire Epstein à la trajectoire criminelle d’un individu constituerait une erreur d’analyse. Elle révèle un modèle de pouvoir fondé sur la concentration extrême des richesses, la proximité entre sphères politiques et économiques, et la fragilité des mécanismes de contrôle démocratique face aux grandes fortunes internationales.

Elle montre aussi que les violences sexuelles deviennent immédiatement politiques lorsqu’elles impliquent des figures influentes. Elles cessent d’être perçues comme des crimes isolés pour devenir des révélateurs d’inégalités structurelles.

Le combat des victimes face à la machine du pouvoir

L’affaire Epstein expose avec une brutalité particulière la difficulté pour les victimes de crimes sexuels d’obtenir justice lorsque leurs agresseurs disposent d’un capital économique et social considérable. Leur combat devient alors simultanément judiciaire, politique et médiatique.

Le courage des plaignantes rappelle que la vérité judiciaire dépend souvent de rapports de force sociaux. Sans mobilisation médiatique et citoyenne, nombre de scandales impliquant des élites resteraient invisibles.

Une crise démocratique plus large

L’affaire Epstein s’inscrit dans une crise plus profonde qui traverse les démocraties contemporaines : la perte de confiance envers les institutions. Elle alimente l’idée que les lois ne s’appliquent pas de la même manière selon la position sociale. Cette perception constitue un danger majeur pour la stabilité démocratique.

Lorsqu’une société commence à croire que la justice protège les puissants et abandonne les faibles, elle fragilise le fondement même du contrat social.

La fin du scandale comme force politique

Mais l’affaire Epstein révèle peut-être quelque chose d’encore plus inquiétant. Elle ne signe pas seulement l’échec partiel de la transparence ou de la justice. Elle semble marquer l’érosion progressive du scandale comme force capable de transformer le réel.

Rarement une affaire aura concentré une telle masse de révélations, de témoignages, de documents et de connexions entre sphères d’influence. Rarement la mécanique de l’exposition publique aura été aussi globale et répétée. Et pourtant, jamais peut-être cette accumulation d’éléments n’aura aussi peu ébranlé les structures profondes du pouvoir.

Nous entrons dans un paradoxe inédit : une époque où la vérité circule plus vite que ses conséquences, où l’information déborde sans provoquer de rupture politique ou judiciaire majeure, où la transparence peut produire une saturation morale plutôt qu’un bouleversement institutionnel.

Sous cet angle, l’affaire Epstein dépasse le statut de scandale exceptionnel. Elle pourrait incarner le moment où le scandale cesse d’être une anomalie du système pour devenir l’une de ses manifestations régulières.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
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