Ouvrons le Débat: The Voice of Kader Tahri

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Gara Djebilet ou l’art marocain de réécrire la géographie avec un crayon colonial :

Suite au démarrage de Gara Djebilet, de nouveau la presse marocaine qui se déchaine pour revendiquer le territoire du sud-Ouest Algérien,  ainsi je viens avec une déconstruction critique d’un récit médiatique marocain qui tente de relire l’histoire coloniale pour légitimer des revendications territoriales contemporaines. Entre instrumentalisation des archives, victimisation stratégique et réduction minière des enjeux sahariens, ma tribune démonte les mécanismes d’un discours où la mémoire devient arme politique et où la géographie refuse obstinément de se plier au roman national.

Il existe des récits historiques qui éclairent le passé. Et puis il y a ceux qui le maquillent, le travestissent, le forcent à entrer dans un costume taillé pour les besoins politiques du moment. Le texte de la presse courtisane du Makhzen consacré à Gara Djebilet appartient résolument à la seconde catégorie : un exercice d’acrobatie mémorielle où l’histoire coloniale devient un buffet libre où l’on picore uniquement ce qui nourrit la mythologie territoriale marocaine.

Car au fond, l’argumentaire déployé ne repose pas sur une analyse historique rigoureuse, mais sur un vieux réflexe rhétorique : attribuer à autrui ses propres fantasmes expansionnistes, puis s’en proclamer victime.

Le colonialisme comme alibi sélectif

Le texte repose sur une contradiction monumentale : il prétend dénoncer l’héritage colonial tout en revendiquant précisément les frontières imaginées par ce même colonialisme lorsqu’elles servent les prétentions marocaines. L’histoire devient ainsi un menu à la carte : le découpage colonial est illégitime quand il fixe la souveraineté algérienne, mais miraculeusement sacré lorsqu’il suggère une extension du Maroc.

Or, rappelons un fait élémentaire que la chronique contourne avec une élégance suspecte : les frontières algéro-marocaines ont été héritées, comme partout en Afrique, du principe internationalement reconnu de l’uti possidetis juris. Ce principe, adopté par l’Organisation de l’Unité Africaine en 1964, visait précisément à empêcher que chaque indépendance ne se transforme en foire aux revendications territoriales. Le Maroc, qui aujourd’hui dénonce ce principe avec l’ardeur d’un procureur tardif, l’a pourtant accepté en rejoignant l’organisation continentale. Il est toujours fascinant de voir un État découvrir soudainement l’injustice des frontières lorsqu’elles cessent de coïncider avec ses ambitions.

La mythologie du « Maroc amputé »

La chronique mobilise un rhétorique victimaire devenue un classique : celle d’un Maroc éternellement démembré par ses voisins. Cette narration souffre d’un défaut majeur : elle suppose l’existence d’un Maroc historique aux frontières fixes et continues, ce qui relève davantage du roman national que de la réalité historique.

Avant la colonisation, les zones évoquées relevaient d’espaces tribaux, d’allégeances fluctuantes et de souverainetés diffuses. Transformer ces zones d’influence mouvantes en preuves d’un État-nation moderne relève d’une projection anachronique. C’est vouloir transformer la géographie des caravanes en cartographie diplomatique.

En vérité, la colonisation française n’a pas créé un « complot anti-marocain » ; elle a simplement administré des territoires selon sa logique impériale, souvent brutale, souvent arbitraire et jamais au bénéfice des peuples colonisés, qu’ils soient algériens ou marocains.

Gara Djebilet : quand le minerai devient prétexte géopolitique

Le cœur du récit consiste à présenter Gara Djebilet comme l’origine occulte du conflit saharien, comme si toute la géopolitique régionale pouvait se réduire à une intrigue minière digne d’un roman industriel du XIXe siècle.

Cette vision souffre d’un réductionnisme spectaculaire. Elle ignore volontairement plusieurs réalités : La mine de Gara Djebilet est restée pendant des décennies largement inexploitée, notamment pour des raisons techniques liées à la teneur en phosphore du minerai. Les enjeux du Sahara occidental relèvent avant tout d’un processus de décolonisation reconnu par l’ONU, et non d’un complot ferroviaire vers l’Atlantique. L’Algérie, contrairement à ce que suggère la chronique, n’a jamais revendiqué territorialement le Sahara occidental pour elle-même, ce qui constitue un détail embarrassant pour la thèse de l’expansion minière.

Attribuer au projet minier l’ensemble des tensions régionales revient à expliquer la Seconde Guerre mondiale par une querelle de concession charbonnière.

La tentation permanente du roman conspirationniste

Le texte se distingue par un goût prononcé pour la causalité magique : chaque décision coloniale serait une conspiration anti-marocaine, chaque dynamique régionale une manœuvre algérienne, chaque désaccord diplomatique la preuve d’un plan historique millimétré.

Cette vision transforme l’histoire en thriller paranoïaque où les archives deviennent des oracles et les notes administratives des actes fondateurs de conflits contemporains. Elle évite surtout une question plus dérangeante : pourquoi les revendications territoriales marocaines apparaissent-elles systématiquement sur plusieurs fronts à la fois, Mauritanie hier, Sahara occidental aujourd’hui, frontières orientales par intermittence ?

À force de dénoncer des amputations imaginaires, le discours finit par révéler une nostalgie implicite d’un empire qui n’a jamais existé autrement que dans les atlas scolaires nationalistes du Makhzen

L’ironie tragique du récit libérateur

Le passage final, qui affirme que l’Algérie aurait « récolté les fruits » de la guerre de libération menée par le Maroc, atteint un sommet de révisionnisme historique. Il exige de croire que la guerre d’indépendance algérienne, l’une des plus violentes du XXe siècle, aurait été un projet philanthropique dirigé depuis Rabat.

C’est confondre soutien diplomatique ponctuel et appropriation historique. C’est surtout minimiser le prix humain payé par la société algérienne, réduite ici à simple bénéficiaire opportuniste. Une amnésie sélective qui, sous couvert de fraternité trahie, ressemble davantage à une tentative d’effacement mémoriel par une haine de l’Algérie trop illustrant..

Derrière la rhétorique : une obsession stratégique

Ce qui transparaît surtout, c’est une inquiétude plus contemporaine : l’exploitation effective de Gara Djebilet symbolise pour certains cercles marocains la consolidation économique d’un voisin qu’ils préfèrent imaginer fragile. Lorsque le développement algérien devient tangible, il faut lui inventer une illégitimité historique.

Ainsi naît ce genre de récit où la géologie devient subversive et où chaque pelletée de minerai menace un imaginaire géopolitique.

Conclusion : l’histoire comme miroir déformant

La chronique sur Gara Djebilet n’est pas une analyse historique ; c’est un symptôme politique. Elle illustre la persistance d’une diplomatie mémorielle où l’on tente de gagner sur le terrain symbolique ce que le droit international, la cartographie et la réalité géographique ont déjà tranché. Mais l’histoire possède une cruauté particulière : elle finit toujours par résister aux reconstructions militantes. Elle rappelle que les frontières africaines, aussi imparfaites soient-elles, ont été stabilisées pour éviter précisément ce retour permanent des appétits territoriaux.

A nos voisins Marocains, je tiens à dire en simple citoyen lambda, que pendant que certains écrivent des récits où chaque mine devient un prétexte à la cartographie rêvée, Gara Djebilet, elle, poursuit son existence implacablement concrète : un gisement de fer, pas un gisement de fantasmes.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet.
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/