La colère de
l’extreme droite face au vote des députés algériens criminalisant la
colonisation française n’est pas une réaction intellectuelle. C’est un réflexe
de défense identitaire, un spasme mémoriel, un cri de douleur d’un
imaginaire colonial qui refuse obstinément de mourir. Car enfin, qu’a fait
l’Algérie ? Elle a nommé. Juridiquement. Politiquement. Souverainement. Et
cela, pour une certaine presse française, reste un crime impardonnable.
On tolère
volontiers que la colonisation soit un « sujet complexe ». On accepte même,
parfois, qu’elle ait été « violente ». Mais qu’elle soit qualifiée de crime
d’État ? Voilà la ligne rouge. Non pas parce que ce serait faux — mais
parce que cela ôte à l’ancienne puissance coloniale le privilège de
l’ambiguïté.
La nostalgie camouflée en
lucidité
Le texte de ce
media de l’extrême droite s’ouvre sur une élégie : Camus, la lumière, la
mer, la douleur intime. Le procédé est connu. Il s’agit de poétiser la
colonisation pour mieux dissoudre sa réalité matérielle. De remplacer un
système de domination par une atmosphère. Une sensation. Une nostalgie.
La
biographie sert ici de blanchiment idéologique. La souffrance réelle des
juifs d’Algérie tragédie historique
indiscutable est convoquée non pour réclamer justice, mais pour relativiser
le crime colonial, comme si l’addition des douleurs annulait la
responsabilité structurelle. Vieille ruse : transformer l’histoire en
compétition victimaire pour éviter toute qualification politique.
“Ressassement” : le mot
préféré des amnésiques
L’Algérie «
ressasserait ». Autrement dit, elle parlerait trop. Trop fort. Trop longtemps.
Trop mal. Elle devrait, selon cette logique, tourner la page, page écrite par
d’autres, arrachée par la force, annotée au sang.
Ce reproche
est obscène. Car ce qui est appelé « ressassement » n’est rien d’autre que le refus
de l’oubli imposé. L’exigence de ne plus traiter la colonisation comme une
querelle d’historiens, mais comme un fait politique aux conséquences durables.
Ce que la France de l’extreme droite reproche à l’Algérie, ce n’est pas
de garder le silence, mais de ne plus se taire.
La “rente mémorielle” ou
l’arrogance intacte
La formule
est révélatrice : rente mémorielle. Elle suppose que les anciens
colonisés exploiteraient leur passé comme un fonds de commerce, pendant que
l’ancienne puissance, elle, serait sommée de payer indéfiniment pour des fautes
déjà prescrites par sa propre conscience.
Mais qui parle ici de rente ? Un pays qui a bâti sa richesse, ses infrastructures, son statut international sur une extraction massive de ressources, de terres et de vies, ou un pays qui tente de faire reconnaître juridiquement ce qui lui a été infligé ?
La vérité
est simple : ce que cette presse ne supporte pas, ce n’est pas la mémoire
algérienne, c’est l’asymétrie qu’elle révèle encore.
Quand la souveraineté devient
insupportable : Car au fond,
tout est là. L’Algérie agit comme un État souverain. Elle légifère sur son
histoire. Elle définit ce qui relève du crime et ce qui relève de l’apologie.
Exactement ce que la France fait lorsqu’il s’agit de son propre passé — ou de
celui des autres.
Mais voilà :
la souveraineté algérienne n’est acceptable que lorsqu’elle est décorative.
Culturelle. Folklorique. Dès qu’elle devient juridique, politique,
contraignante, elle est jugée agressive, immature, vindicative. L’égalité
formelle entre États reste, pour certains, une fiction dangereuse.
Parler d’hier pour éviter
aujourd’hui, l’argument des paresseux : L’accusation finale est d’une banalité confondante :
l’Algérie parlerait du passé pour masquer ses échecs présents. Argument
universel des dominants face aux dominés. On l’a entendu partout, tout le
temps. Comme si un peuple devait choisir entre mémoire et avenir. Comme si la
justice historique était un luxe réservé aux nations prospères.
Ce
raisonnement est non seulement faux, il est cynique. Car ce sont précisément
les blessures non reconnues qui empoisonnent le présent. Ce sont les silences
imposés qui nourrissent les crises. Criminaliser la colonisation n’empêche pas
de gouverner : cela refuse simplement de gouverner sur le mensonge.
Ce que cette rage dit vraiment : Cette colère française ne parle pas
de l’Algérie. Elle parle de la fin d’un monopole moral. De
l’effondrement progressif d’un récit où la France pouvait être à la fois juge,
partie et narratrice. Elle parle de la panique de ceux qui découvrent que
l’histoire peut désormais se retourner, non par vengeance, mais par droit.
La
colonisation n’est pas un souvenir. C’est une structure. Et lorsqu’un État
anciennement colonisé décide de la nommer comme telle crime d’État ce n’est pas l’histoire qu’il enferme, c’est
le déni qu’il fissure. La haine est
là. Elle est lente. Elle est irréversible et elle n’a rien de juste.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur
inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/

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