Il y a dans la sortie médiatique du ministre français de l’Intérieur quelque
chose d’infiniment révélateur : non pas de l’état des relations entre la France
et l’Algérie, mais de l’état d’épuisement intellectuel dans lequel semble
sombrer une certaine classe politique française dès qu’elle évoque Alger.
Laurent Nunez, invité de France Inter, s’est
livré à cet exercice désormais familier : parler d’Algérie comme on commente la
météo, avec ce mélange de gravité factice et d’assurance administrative qui
donne toujours l’impression que Paris continue de distribuer les bulletins
diplomatiques au reste du monde. Le problème, c’est que le thermomètre de la
réalité affiche depuis longtemps une température que la France refuse
obstinément de lire.
La question mérite pourtant d’être posée, avec
toute la brutalité du bon sens : qu’irait donc faire un ministre de l’Intérieur
français en Algérie quand le ministre des Affaires étrangères de ce même pays
peine lui-même à y trouver un espace politique respirable ? À moins qu’il ne
s’agisse d’inventer une nouvelle doctrine diplomatique où la relation entre
États serait désormais confiée aux gestionnaires des reconduites à la
frontière, transformant la politique étrangère en simple annexe de la
préfecture.
Laurent Nunez reprend, avec un zèle presque
touchant, la partition de son prédécesseur, en y ajoutant quelques ornements
rhétoriques qui tiennent davantage du maquillage que de la pensée stratégique.
Le refrain est connu : la France « tend la main », l’Algérie devrait la «
saisir », et les blocages seraient imputables à Alger. Une dramaturgie usée
jusqu’à la corde, où Paris se distribue le rôle du partenaire patient,
raisonnable et magnanime, tandis que l’Algérie serait condamnée à jouer la
mauvaise élève capricieuse.
Ce récit serait presque convaincant s’il
n’était pas contredit par un détail gênant : la mémoire politique.
Car la relation franco-algérienne n’est pas un
dossier administratif que l’on classe entre deux statistiques migratoires. Elle
est un champ miné par l’histoire, saturé de symboles, nourri de blessures que
la diplomatie française continue d’aborder avec la délicatesse d’un bulldozer
institutionnel persuadé qu’il suffit de répéter « coopération » pour faire
disparaître les ruines.
Lorsque le ministre évoque avec une insistance
quasi obsessionnelle la question des reconduites d’Algériens en situation
irrégulière, il réduit volontairement une relation stratégique entre deux États
à un contentieux consulaire. Cette obsession migratoire agit comme une loupe déformante
qui transforme une relation complexe en simple problème de logistique humaine,
comme si cinquante années d’histoire commune pouvaient être résumées à un
tableau Excel du ministère de l’Intérieur.
Pendant ce temps, la France persiste dans ce
qu’elle qualifie elle-même de gestes d’ouverture, tout en multipliant les
signaux politiques, médiatiques et symboliques qui ressemblent davantage à des
rappels à l’ordre qu’à des invitations au dialogue. La diplomatie française
semble fonctionner selon un principe étrange : proclamer la main tendue tout en
gardant le doigt crispé sur l’index moralisateur.
Mais le plus fascinant dans cette séquence
reste la conviction intacte, presque admirable dans sa persévérance, que le
rapport de force diplomatique demeure favorable à Paris. Cette certitude relève
aujourd’hui moins de l’analyse géopolitique que de la nostalgie stratégique.
Elle évoque ces officiers qui continuent de dessiner des cartes d’empires
disparus pendant que le monde redessine ses alliances sans leur demander leur
avis.
La France officielle parle encore à l’Algérie
comme on parle à une ancienne dépendance qui tarderait à comprendre qu’elle ne
l’est plus. Et lorsque la réalité contredit ce récit, elle choisit de
s’adresser non pas à Alger, mais à son propre électorat, transformant chaque
déclaration sur l’Algérie en exercice de politique intérieure maquillé en
posture diplomatique.
Il y a dans cette mécanique une forme de
tragédie comique. La France veut simultanément être partenaire, juge, mémoire
officielle et autorité morale. Elle voudrait négocier tout en continuant
d’enseigner, coopérer tout en distribuant les bons points, dialoguer tout en
fixant seule les termes de la conversation. Autrement dit, elle tente de
maintenir une relation adulte avec un vocabulaire paternaliste.
L’intervention répétée du ministère de
l’Intérieur dans la gestion politique globale des relations franco-algériennes
révèle finalement une vérité plus profonde : la diplomatie française semble
avoir renoncé à comprendre l’Algérie autrement que sous l’angle du contrôle
migratoire et sécuritaire. C’est une réduction intellectuelle spectaculaire,
presque une abdication stratégique.
On ne construit pas une relation bilatérale
avec des statistiques d’expulsions. On ne répare pas l’histoire avec des
communiqués préfectoraux. Et l’on ne restaure pas la confiance en multipliant
les injonctions diplomatiques habillées en gestes de bonne volonté.
Si la France souhaite réellement réinventer sa
relation avec l’Algérie, elle devra accepter une mutation beaucoup plus
inconfortable : abandonner le confort rhétorique de la supériorité supposée et
reconnaître que le temps de la diplomatie verticale appartient au musée des
illusions impériales.
En attendant, les déclarations ministérielles
continueront probablement de produire ce spectacle familier : celui d’une
puissance qui parle encore fort pour masquer le fait qu’elle n’est plus
certaine d’être écoutée.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé,
observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire