Le voile, encore un l'art français !

Il y a des sujets, en France, où tout le monde a un avis tranché et personne n'a le courage de le tenir jusqu'au bout. Le voile islamique en fait partie depuis vingt-cinq ans, avec la régularité d'un marronnier et la mauvaise foi d'un jury de Cour des comptes. Cette semaine encore, on nous ressert le plat : le RN veut interdire, le bloc central tergiverse, Mélenchon se convertit, et la presse s'émeut qu'on ose en parler. Un grand classique. Sortez le formica, on refait le débat de 2004.

Macron, ou l'art de dire sans dire

Commençons par le maître incontesté de la nuance stratosphérique. Le président a un jour laissé entendre que le voile serait « contraire à notre civilité » une formule assez creuse pour y garer un camion, assez vague pour ne fâcher personne, et surtout parfaitement inutile puisqu'elle n'engage à rien. C'est le grand art macronien : dire une chose et son contraire dans la même phrase, puis s'étonner que personne n'y comprenne rien. Mais qu'on ne s'y trompe pas : refuser le référendum n'est pas de la sagesse institutionnelle, c'est de la trouille bien élevée. On appelle ça « ne pas fracturer le pays ». Traduction : ne pas prendre de risque avant la prochaine élection.

Mélenchon, la conversion la plus rapide depuis Paul sur le chemin de Damas

Et puis il y a l'autre miracle de la saison : l'homme qui défendait la laïcité à la trique il y a quinze ans découvre soudain qu'il s'agissait d'« une erreur terrible ». On admire la vitesse de la pirouette. D'habitude, une conversion politique prend des années, un peu de pudeur, quelques éléments de langage soigneusement rodés. Là, c'est du direct, sans filet, comme un plongeon dans une piscine vide. Le cynisme aurait au moins le mérite de l'honnêteté ; ici, on nous demande d'applaudir un reniement en le prenant pour une élévation morale. Chapeau ou plutôt, non, justement, pas de chapeau, ce serait mal vu.

Le Pen, ou comment vouloir l'unité en fabriquant la fracture

Reste la proposition du RN, présentée comme le remède à la fragmentation nationale : interdire le voile dans la rue pour ressouder le pays. L'idée a un charme certain, celui du foie gras au gaveur : on veut nourrir l'unité en enfonçant l'entonnoir un peu plus profond. Car en généralisant l'interdiction à l'espace public tout entier, on ne cible plus seulement l'islamisme politique, on ramasse au passage toute personne qui trouve simplement insupportable qu'un État décide de ce qu'une femme adulte porte sur son crâne. Bravo la stratégie : on voulait piéger l'islamisme, et on offre à la mouvance islamiste le plus beau cadeau de sa décennie le statut de victime de la liberté individuelle. Même Machiavel aurait rougi de honte devant un tel sens du contre-pied.

Le vrai sujet, planqué sous le tapis

Et pendant que ce beau monde s'écharpe sur des symboles, la vraie question celle de l'influence réelle des courants islamistes, de leurs réseaux, de leur travail de sape patient sur les esprits reste soigneusement hors champ. On préfère parler du bout de tissu plutôt que de ce qu'il y a derrière, parce que le tissu, ça se légifère en une loi et un communiqué de presse, alors que le reste demande du travail, du courage, et l'absence totale de perspective électorale immédiate. Beaucoup plus confortable de débattre du foulard que de la stratégie.

Cette dérive illustre une tendance dangereuse : l’instrumentalisation de la laïcité pour contrôler, surveiller et stigmatiser l’islam. La neutralité du service public est invoquée, mais l’application révèle un biais idéologique évident. Alors que le calot est un outil de travail parfaitement neutre, il devient le symbole d’une “islamisation” fantasmée à combattre.

Au-delà du ridicule, il y a une dimension profondément injuste et discriminatoire. La jurisprudence administrative et la Cour européenne des droits de l’homme permettent la neutralité dans le service public, mais le cas présent montre qu’une interprétation extrême peut transformer ce principe protecteur en machine de contrôle des corps et des croyances. Ce n’est plus la laïcité : c’est une chasse aux sorcières version moderne, avec comme victimes principales les femmes musulmanes.

Morale de l'histoire

Ce pays a un incroyable talent : transformer n'importe quel sujet de fond en foire d'empoigne identitaire où chacun choisit son camp avant même d'avoir lu la première ligne. Le voile devient un test de loyauté plutôt qu'un problème à résoudre. Résultat : ceux qui posent une vraie question se retrouvent accusés d'islamophobie, et ceux qui répondent par la loi la plus large possible se retrouvent à fabriquer, bien malgré eux, des martyrs en puissance. Entre les deux, personne ne gouverne, tout le monde communique, et le pays continue d'avancer à reculons en applaudissant très fort.

Prochain épisode : on refait le débat sur la burkini, promis, ce sera différent cette fois.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça.