Ah ! Quel bonheur d'apprendre qu'à Gaza, les bombes ne
tuent pas avec l'intention de tuer, mais par pur sens du devoir pédagogique !
Il faut lire
les grands penseurs du salon bourgeois pour enfin comprendre : si vous voyez
des enfants décapités, des hôpitaux rasés et toute une population réduite à
mâcher de l'herbe sous des pluies de phosphore, vous n'êtes qu’un pauvre «
ignorant endoctriné » ou, mieux encore, un « antisémite » tapi dans
le buisson du droit international. C’est écrit noir sur blanc dans cette prose
sirupeuse, dégoulinante de fausse rigueur et de vraie condescendance : les
Israéliens ne commettent pas un génocide, ils font de la pédagogie militaire
lourde.
C’est le
grand miracle de la sémantique de salon. Le mot « génocide » serait trop lourd,
trop noble, trop réservé. Il faudrait le conserver sous verre, propre,
lavé de tout soupçon, comme un argenterie de famille qu’on ne sort que pour les
commémorations du passé. L’appliquer aujourd’hui à Gaza ? Quelle vulgarité !
Quelle « indigence intellectuelle » !
La méthode du chirurgien (à la moissonneuse-batteuse)
L'auteur du
pamphlet nous explique avec la gravité d’un prof de droit sous valium que la
guerre, « voyez-vous, c'est sale ». Dresden ! Hamburg ! Grozny !
On vous sort le grand jeu des analogies historiques. Mais le sophisme est si
gros qu’il en fait sauter les charnières.
Le Hamas est
partout, dites-vous
? Pratique ! Le Hamas est dans l’incubateur de la couveuse, dans le sac de
farine de l'ONU, sous la tente du réfugié et dans la bouteille d’eau (qu'on a
pris soin de couper). Dès lors, raser 80 % des habitations et massacrer des
dizaines de milliers de civils ne relève pas de la volonté d'anéantir, non !
C'est juste un dommage collatéral d’une armée tellement « morale » qu'elle
prévient ses victimes par SMS avant de pulvériser leur salon.
L’intention
génocidaire ? Quelle
introuvable chimère ! Il ne faut surtout pas écouter les ministres du
gouvernement israélien qui parlent publiquement d’« animaux humains »,
d'effacer Gaza de la carte ou d'assoiffer deux millions d'âmes. Non, ça, c'est
de la poésie lyrique de coalition gouvernementale ! Ne mélangeons pas les
torchons de la rhétorique d'État et les serviettes de la Cour Internationale de
Justice.
L’insulte suprême : la cécité sur diplôme
Le sommet du
grotesque est atteint quand notre pamphlétaire s’en prend aux ONG, aux juristes
de l'ONU, à la Croix-Rouge et aux universitaires. Ces gens-là souffriraient
d’une « ignorance savante ».
Comprenez :
Ceux qui
sont sur le terrain, qui ramassent les membres épars à la cuillère et
documentent chaque violation des conventions de Genève, ne comptent pas. Seul
compte l’éditorialiste parisien, confortablement assis devant son café
gourmand, qui nous explique depuis son XVIe arrondissement que la Croix-Rouge
s'est fait pigeonner par la propagande du Hamas.
Selon cette
rhétorique bancale, dénoncer le massacre systématique d'un peuple piégé dans
une cage à ciel ouvert ne relèverait pas de l'humanité la plus élémentaire,
mais d'une mystérieuse « passion antisémite ». C'est le coup de
grâce intellectuel : l'inversion accusatoire poussée au rang d'art majeur.
Si vous vous indignez devant 70 000 morts ou disparus sous les décombres, ce
n'est pas parce que vous avez un cœur ou des yeux : c'est parce que vous
cherchez désespérément à diaboliser l'État juif pour vous laver la conscience !
Bilan comptable et morale à géométrie variable
Alors
résumons la grille de lecture de ces grands esprits :
Si une armée
occidentale ou alliée pilonne une enclave fermée : C’est de la guerre urbaine tragique
mais inévitable. Les morts civils sont la faute exclusive des combattants qui
se cachent parmi eux. Circulez, y a rien à voir.
Si l'ONU, la
CIJ et les ONG crient au génocide : Ce sont des idiots utiles ou des complices des
terroristes.
Si vous
refusez de fermer les yeux : Vous êtes un analphabète émotionnel manipulé par
TikTok.
Quelle
prodigieuse acrobatie mentale pour éviter de nommer ce qui se passe sous nos
yeux ! La vérité, c'est que ce texte n'est pas une réflexion philosophique sur
le sens des mots : c'est un manuel de nettoyage sémantique. Une
tentative désespérée de raser les mots après avoir rasé les villes.
Mais que
voulez-vous ? Les soldats ont bien foutu la merde aux quatre coins du globe...
sauf là-bas. Là-bas, ils sont gentils ! Enfin, c’est en tout cas la fable
magnifique que nous racontent à longueur de journaux de 20 heures la plupart
des médias et des gouvernements occidentaux. Décidément, ils n’ont vraiment pas
de chance, ces Gazaouis : parmi toutes les armées du monde, il a fallu qu’ils
tombent sur la seule qui massacre avec des sentiments purs, pulvérise des quartiers
entiers par pur sens du devoir moral et affame deux millions d'âmes avec la
bénédiction du droit international !
Quelle
ironie tragique. Aucun jargon pompeux, aucune leçon de morale en papier glacé
et aucun éditorial de salon ne suffiront jamais à effacer cette réalité : quand
on rasé une terre et son peuple, on ne fait pas de la « guerre propre
», on exécute un projet d'effacement. Et les mots finiront toujours par
rattraper les bourreaux, qu'ils soient armés d'un canon ou d'un stylo.
Pourquoi ce développement fonctionne :
Le
principe est simple. Il existe des mouvements politiques dont le maintien au
pouvoir rend la paix impossible. Dans ces cas-là, la suppression de ce pouvoir
peut être une condition préalable à la paix plutôt qu'un obstacle avec la présence au gouvernement israélien de figures de
l'extrême droite ultranationaliste (exigeant la suprématie juive ou prônant
l'annexion) est parfois comparé à des dynamiques fascisantes axées sur le
rejet de l'Autre et l'ethno-nationalisme. Loi « État-nation » :
La loi fondamentale adoptée en 2018, définissant Israël comme l'État-nation du
peuple juif, est critiquée pour son caractère exclusif envers les citoyens
non-juifs (notamment arabes palestiniens), en conservent les réflexes de base :
le refus du pluralisme, la recherche d’un bouc émissaire, la justification de
la violence contre leurs adversaires politiques, posent précisément ce problème.
Israélien:
on ne peut mieux dire ! C’est vraiment le signifiant à conquérir. Mieux ! La
violence de chaque intervention armée et anti civils, est ainsi justifiée, et
peut d'autant mieux s'appeler "droit à la défense". Le sionisme ainsi
est au final "vainqueur" ou en tout cas brièvement rendu impossible.
Les guerres prennent généralement fin lorsqu'on découvre que les poursuivre
est pire que d'en accepter le résultat. L'Allemagne et le Japon l'ont appris,
tout comme d'innombrables autres sociétés. La défaite peut remplir la fonction
moralement utile de détruire les illusions et les fantasmes.
Pour Israël l'illusion totale qu'un génocide suffisant finira par faire disparaître Gaza persiste.
Dès lors, chaque Israélien est invité à rouvrir un conflit que l'histoire a
déjà réglé.
Mais les
faits sont têtus, et le droit international l'est encore plus. Quand on affame
méthodiquement une population, qu'on détruit ses hôpitaux, ses écoles, ses
réseaux d'eau et qu'on la bombardera de refuge en refuge jusqu'à la mer, on ne
fait pas de la « guerre asymétrique ». On exécute un projet d'effacement. Et
aucun jargon pompeux, aucune leçon de morale en papier glacé ne suffira à
nettoyer le sang des tapis de ces grands théoriciens de la « guerre propre ».
Il n'y a rien
d'humain à encourager les gens à se battre indéfiniment pour un résultat qu'ils
n'atteindront pas. La compassion consiste parfois à annoncer à un peuple
colonisateur que la guerre est finie et qu'il a perdu. Construisez plutôt
quelque chose. La colombe est un magnifique symbole. Pourtant, elle ne peut se
poser en toute sécurité que si l'on a réussi à effrayer le faucon pour qu'il ne
la mange plus.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
