Quand la
France ou la Corée défendent leur langue, on salue leur souveraineté ; quand un
peuple colonisé veut changer d'horizon scientifique, les beaux esprits hurlent
à la « naïveté ». Retour sur une posture d'intellectuel de salon qui prétend
nous apprendre à penser l'État tout en justifiant le statu quo culturel.
Ah ! Quelle
bénédiction d’avoir parmi nous de si grands esprits pour éclairer la plèbe ! Il
fallait au moins la hauteur de vue d’un penseur de salon pour nous extirper de
notre crasse ignorance et nous asséner cette vérité fracassante : non,
répéter « good morning » ne fera pas surgir la démocratie participative du jour
au lendemain.
Un bonhomme
de paille taillé sur mesure
Quelle
audace ! Quel génie visionnaire ! Merci mille fois pour cette illumination :
nous étions tous convaincus qu'en changeant la langue des panneaux de
signalisation, les maires de nos communes allaient soudainement se transformer
en Périclès et nos institutions en modèles de vertu scandinave. Heureusement
que le docteur en politologie appliquée est venu démolir avec perte et fracas
ce bonhomme de paille géant qu’il a lui-même fabriqué de toutes pièces au fond
de son bureau.
Mais
observons de plus près cette grande leçon de civisme. Sous le vernis d’une
analyse « profonde », la manœuvre est d'une grossièreté comique.
La fable du
jacobinisme comme péché originel
Pour
fustiger ce qu’il nomme pompeusement un « fétichisme linguistique »,
notre pamphlétaire du dimanche s'enfonce la tête la première dans une fable
autrement plus niaise : la diabolisation du « jacobinisme ». Réduire toute
l’histoire politique et administrative d'une nation à un simple décalque de la
France monarchique et républicaine, c'est au mieux de la paresse intellectuelle
de classe terminale, au pire une falsification historique bien commode.
L'hyper-centralisation et le dogme de l'État tout-puissant ne sont pas nés
d'une soudaine passion pour la Convention nationale de 1793 ; ils se sont
forgés dans le sang de la guerre de libération, la peur panique du morcellement
et la gestion patrimoniale des ressources. Mais c'est tellement plus élégant de
tout mettre sur le dos du « logiciel français », n'est-ce pas ?
La
schizophrénie des faux universels
Et puis,
admirez la splendide schizophrénie du propos.
Quand la France défend sa langue à coups de lois Toubon, de circulaires ministérielles et de cris d'orfraie de l'Académie contre trois mots d'anglais, personne ne vient expliquer à ses élites qu'elles souffrent d'« enfantillages » ou d'un manque de maturité politique. Quand Tokyo, Séoul, Sofia ou Tel-Aviv font de leur langue le bouclier suprême de leur souveraineté, on applaudit la cohérence nationale. Mais dès qu’un peuple dominé tente de secouer le carcan d'un monopole linguistique colonial pour s'ouvrir directement au savoir mondial, voilà les beaux esprits qui s'étouffent : « Quelle naïveté ! Quel manque de hauteur ! »
La langue
n'est pas un tuyau neutre, c'est une géopolitique
Accuser les
gens de « se cacher derrière la langue » pour fuir les « vrais débats », ce
n'est pas la parole d'un penseur. C'est le bégaiement frileux d'un clerc
effrayé par le moindre mouvement de plaques tectoniques.
La langue
n’est pas un banal tuyau neutre dans lequel on injecte de la politique en
poudre. Une langue, c'est une géopolitique, un marché, un horizon scientifique,
un réseau d'alliances. Vouloir substituer l'anglais au français dans les
universités n'a jamais été une promesse d'absolution démocratique instantanée :
c'est un acte d'émancipation pragmatique, un choix de rupture face à un pré
carré culturel asphyxiant.
Ravalez vos
sermons, nous changerons les deux
Alors de
grâce, ravalez vos métaphores informatiques sur le « changement de logiciel »
et vos sermons de catéchisme institutionnel. On peut vouloir balayer la centralisation
asphyxiante et refuser de payer ad vitam aeternam la rente symbolique de
l'ancien colonisateur. L'un n'a jamais empêché l'autre sauf dans le cerveau de
ceux qui cherchent désespérément de grands mots pour justifier le statu quo.
La véritable
souveraineté ne s'embarrasse ni de vos faux dilemmes, ni de votre paternalisme
d'un autre âge. Elle s'arrache sur tous les fronts à la fois : dans la conquête
de nos libertés politiques collectives comme dans le choix souverain des armes
culturelles avec lesquelles nous parlons au monde.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
