Conflit du Sahara occidental : Comment le Maroc et l'Algérie s'affrontent sur l'histoire

 


La presse marocaine a un talent rare : celui de transformer un conflit géopolitique en procès en sorcellerie. L'accusée est toujours la même. Le verdict est toujours rendu avant l'audience.

Maroc Diplomatique nous l'explique avec la sobre élégance du sourcil levé : l'Algérie est machiavélique, cynique, menteuse, expansionniste, haineuse, soldatesque, et accessoirement suicidaire. On se demande comment un pays aussi pathologiquement raté réussit depuis soixante ans à tenir en échec le Royaume du Maroc, sa diplomatie centenaire et ses alliés occidentaux. Mystère de l'histoire. Ou, peut-être hypothèse imprudente  la réalité est légèrement plus complexe que ce que la colonne d'humeur du lundi matin veut bien nous concéder.

Commençons par l'architecture du raisonnement. L'article nous annonce gravement que l'Algérie « ne variera jamais d'un iota », qu'elle « reniera encore ses engagements », qu'elle est structurellement incapable de changer. C'est pratique, cette Algérie ontologique, éternelle dans sa mauvaise foi, imperméable à toute évolution. Cela évite de s'interroger sur les raisons politiques, stratégiques, légitimes ou non, qui font qu'un État voisin s'oppose à vous depuis cinquante ans. Non, c'est plus simple : l'Algérie est ainsi. Elle est née ainsi. Elle mourra ainsi. Boumediene a planté le « caillou » et le destin a suivi. Voilà l'analyse géopolitique réduite à son plus bel arcane astrologique.

Puis vient la grande carte de la géographie fantôme. Tindouf, Bechar, Touat, Tidikelt — territoires « historiquement marocains », nous dit-on avec l'aplomb de celui qui cite de mémoire des frontières du XIVe siècle pour justifier des revendications du XXIe. C'est un genre littéraire, l’irrédentisme cartographique, et le Maghreb en a fait une spécialité régionale. Mais observons la cohérence : le même article qui dénonce l'Algérie de vouloir déstabiliser le Maroc en contestant ses frontières, réclame implicitement la révision des frontières algériennes au profit du Maroc. La symétrie, décidément, n'est pas le fort de la maison.

Sur le Sahara occidental lui-même, l'article pratique un silence digne des meilleures traditions. Les populations sahraouies n'existent pas. Le droit à l'autodétermination  inscrit dans les résolutions onusiennes que l'auteur cite à d'autres fins  n'est mentionné à aucun moment. La MINURSO, créée en 1991 précisément pour organiser un référendum d'autodétermination, est évoqué comme une « vacuité » dans un lien hypertexte. Fascinant : l'institution internationale est légitime quand elle valide l'autonomie marocaine, elle devient creuse quand elle rappelle l'existence d'un autre peuple.

Et puis il y a Trump. « Les ultimes et rares moments de grâce », nous dit l'auteur, yeux brillants, en évoquant Donald Trump et Marco Rubio comme horizons d'espérance pour une solution juste au Sahara. On mesure ici l'étendue du désarroi diplomatique quand la cause juste a besoin du parrainage d'un homme dont le rapport au droit international se résume à des accords signés contre des tours de golf. La justice historique du Maroc, paraît-il, passera par Mar-a-Lago. Soit.

Ce qui est fascinant, en définitive, dans cet article et dans des centaines d'autres qui lui ressemblent de l'autre côté de la frontière fermée, c'est moins le mensonge que la structure du mensonge. Des deux côtés, on convoque la même histoire, découpée différemment. Des deux côtés, on dénonce l'autre comme agresseur originel. Des deux côtés, on appelle « paix » la capitulation de l'autre. Et des deux côtés, la presse nationale joue consciencieusement son rôle de tambour de guerre en tenue civile.

Pendant ce temps, les populations de la région  algériennes, marocaines, sahraouies, mauritaniennes  vivent avec une frontière fermée depuis 1994, sans commerce, sans circulation, sans vie commune possible entre des peuples qui partagent une langue, une religion, une mémoire et des cousins de l'autre côté du grillage.

La vraie question n'est pas pourquoi Alger n'acceptera jamais de solution. La vraie question est : qui, des deux côtés, a intérêt à ce qu'il n'y en ait jamais ?

Et là, curieusement, Maroc Diplomatique n'a plus de colonne à nous offrir. Ce que l'article ne dit pas

  • Que le Maroc lui-même administre le Sahara occidental sans mandat légal international clair.
  • Que la MINURSO a été créée précisément pour organiser un référendum que le Maroc a progressivement torpillé.
  • Que les populations sahraouies ont un droit à l'autodétermination reconnu par l'ONU absent de tout le texte.
  • Que l'isolement algérien est irréel, que le soutien marocain repose largement sur des reconnaissances conditionnées à des deals commerciaux ou sécuritaires.

Ton d’un sujet monarchiste : nationaliste organique, lyrique dans la plainte, martial dans l'indignation dans la forme académique au service d'une prose de guerre, et structurellement incapable d'envisager un interlocuteur algérien de bonne foi. C'est honnête dans sa malhonnêteté.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/

 

Source :

https://maroc-diplomatique.net/sahara-pourquoi-alger-nacceptera-jamais-de-solution-et-sacharnera-contre-le-maroc/

 

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