Maroc : première puissance industrielle d’Afrique… mais où est passée la prospérité des citoyens ?

Le classement de la Banque africaine de développement est brandi comme une consécration historique. Les médias officiels célèbrent un exploit économique majeur, preuve, selon eux, du succès du modèle marocain.

Pourtant, une question demeure : cette réussite est-elle réellement perceptible dans la vie quotidienne des Marocains ?

Selon la presse marocaine, plusieurs femmes ont été contraintes d’accoucher dans la rue après le refus d’un hôpital de la prendre en charge. Une  vidéo a été mise en ligne vendredi 17 avril par le site marocain yabiladi. On y voit de nombreuses femmes affairées à assister une autre femme en train d’accoucher en plein air, dans la rue. On distingue aussi quelques ustensiles, une petite table, un seau, une théière, avec une couverture pour tenter de préserver l’intimité de la parturiente. En dépit de sa gravité, une telle situation n’est pas rare dans le royaume, l’un des pays les plus inégalitaires au monde.

Car derrière les chiffres flatteurs et les classements internationaux, des millions de citoyens continuent de faire face à la hausse du coût de la vie, à la stagnation des revenus et aux difficultés d'accès à l'emploi. Le contraste est frappant : le pays grimpe dans les indices économiques tandis qu'une partie importante de la population peine à boucler ses fins de mois.

C'est là toute la limite du récit officiel. Une performance industrielle, aussi réelle soit-elle, ne peut être confondue avec une amélioration générale des conditions de vie. Exporter davantage de voitures ou attirer des investisseurs étrangers ne signifie pas automatiquement plus de justice sociale, plus de pouvoir d'achat ou une meilleure répartition des richesses.

On nous montre les usines comme autrefois on montrait les cathédrales : admirez, ne posez pas de questions. Pourtant, derrière les façades rutilantes de l'industrie marocaine, une interrogation demeure : qui est propriétaire de la machine ?

Car il y a une différence entre être l'atelier et être le maître de l'atelier. Une différence entre accueillir des chaînes de montage et contrôler les chaînes de valeur. Une différence entre fabriquer pour les autres et décider pour soi-même.

Les records d'exportation sont brandis comme des trophées nationaux. Mais lorsque les technologies, les brevets, les décisions stratégiques et une large part des bénéfices remontent vers les maisons mères étrangères, le miracle industriel ressemble parfois davantage à une brillante vitrine qu'à une véritable souveraineté économique.

Mais la véritable question n'est pas de savoir si l'industrie progresse.

La véritable question est : qui bénéficie de cette croissance ?

Lorsque les records à l'exportation coexistent avec la précarité, lorsque les profits augmentent plus vite que les salaires, lorsque certaines régions concentrent les investissements pendant que d'autres restent marginalisées, il devient légitime d'interroger le modèle plutôt que de l'applaudir sans réserve.

Le texte triomphaliste qui accompagne ce classement souffre d'un silence révélateur. Il détaille les performances industrielles mais évite soigneusement les indicateurs sociaux. Rien ou presque sur les inégalités, le chômage des jeunes, la concentration des richesses ou l'érosion du pouvoir d'achat.

Comme souvent, les succès sont présentés comme la preuve irréfutable de l'excellence du système, tandis que les difficultés sociales sont renvoyées aux crises internationales ou aux circonstances extérieures. Cette lecture sélective permet de transformer un indicateur économique en outil de communication politique.

Or un pays ne se résume pas à un classement.

La réussite d'une nation ne se mesure pas seulement au nombre de conteneurs qui quittent ses ports ou aux milliards générés par ses exportations. Elle se mesure aussi à la capacité de ses citoyens à vivre dignement de leur travail, à se loger, à se soigner, à éduquer leurs enfants et à envisager l'avenir avec confiance.

Le Maroc peut légitimement se féliciter de ses avancées industrielles. Mais il serait dangereux de présenter ces performances comme la preuve que tout va bien.

Car une statistique ne remplit pas un réfrigérateur.

Un classement ne paie pas un loyer.

Et aucun indice, aussi prestigieux soit-il, ne peut remplacer la réalité vécue par les citoyens.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/

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