Politique en France : Comment les dirigeants masquent leurs vrais projets :

Trois mille huit cents convives, des bérets, une Marseillaise en guise de bénédicité et des Oies sauvages, chant des mercenaires de l'OAS,  résonnant entre les tables. Bienvenue au Canon français. Rien à voir, circulez, c'est juste une fête.

Le JDD nous le confirme en chapeau, solennellement : « BON ENFANT. » On respire. Les bérets sont vissés malgré la canicule, les bras sont dessus-dessous, et la gauche, elle, déteste ça. Remarquez la construction : d'un côté des gens qui mangent, de l'autre des gens qui haïssent. La neutralité journalistique à l'état pur.

Soyons honnêtes : il n'y a rien d'intrinsèquement suspect à vouloir manger de la choucroute entre copains. Ce qui est suspect, c'est l'architecture idéologique qui entoure la choucroute. Pierre-Édouard Stérin — actionnaire de l'affaire — n'est pas un amateur de terroir qui a mis quelques billets par amour du kouglof. C'est un milliardaire catholique intégriste qui finance méthodiquement un écosystème conservateur-souverainiste allant des médias aux associations de lutte contre le « wokisme ». Mais bon. Procès d'intention, nous dit Anthony, 30 ans, joueur de rugby colmarien. Le JDD valide. Affaire classée.

La méthode Canon français est, il faut le reconnaître, d'une élégance tactique supérieure à tout ce que la droite identitaire a produit depuis vingt ans. On ne défile pas, on ne distribue pas de tracts, on ne tient pas de discours. On organise des repas. On dit terroir, on dit convivialité, on dit bon enfant. Et pendant que vous mangez la charcuterie, vous écoutez les Oies sauvages — chant des soldats perdus de l'empire colonial — présenté comme une simple chanson populaire. La langue ne ment jamais aussi bien que quand elle chante.

À Caen, des participants ont tenu des propos racistes et effectué des saluts nazis en centre-ville. Des témoignages anonymes, un enregistrement sonore capté à la sortie — France Inter a fait le travail. Réponse des organisateurs : « On ne peut pas se mettre dans la tête des gens. » Beau programme. On signe un règlement intérieur qui dit que la politique n'a pas sa place à table, et quand la politique déborde sur le parking, on hausse philosophiquement les épaules. Le règlement s'arrête aux portes du buffet.

Ce qui est fascinant, c'est la mécanique de la banalisation que l'article reproduit fidèlement sans en avoir l'air. Le lecteur est d'abord immergé dans la fête — les odeurs, les rires, les bons copains — avant d'apprendre, incidemment, que des gens ont fait des saluts nazis. L'émotion a déjà été captée. La nuance politique arrive trop tard, noyée dans les témoignages de Déborah, 47 ans, qui trouve ça « vraiment bon vivant ». C'est un procédé éditorial, pas une maladresse.

La gauche a organisé un contre-banquet. Dix fois moins de monde, nous apprend-on, avec le sous-entendu triomphant habituel — le peuple a voté avec sa fourchette. Mais le peuple, justement, aime manger. Il aime aussi les fêtes de village, les DJ sets et les inconnus qui s'enlacent sur la piste. Ce n'est pas là que réside la question. La question, c'est : qui finance le décor ? Qui choisit les chansons ? Qui décide que les Oies sauvages précède la Marseillaise ? Et pourquoi Mathieu Bock-Côté — théoricien du « grand remplacement gastronomique », expression qu'il a lui-même employée — gravite-t-il dans l'orbite de cet événement ?

Le Canon français n'est pas un complot. C'est mieux que ça : c'est une hégémonie culturelle en construction, lente, festive, souriante, qui sait qu'un ventre plein et un verre de crémant d'Alsace valent mieux que cent discours. Antonio Gramsci l'avait théorisé. Pierre-Édouard Stérin l'a compris. Le JDD, lui, nous a envoyé un reporter couvrir la choucroute.

Bon appétit.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/

 

Source :  https://www.lejdd.fr/Societe/ripailles-populaires-la-france-du-canon-francais-175425

 

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