Avis aux
amateurs de science-fiction militaire et de géopolitique sur pièces jointes :
la presse marocaine vient d’inventer le journalisme d’anticipation anxiogène.
Son dernier chef-d’œuvre ? Avoir transformé un simple gribouillage baveux du
canal Rybar l’officine de com’
des nostalgiques du Kremlin qui gèrent la guerre depuis leur clavier – en
menace existentielle d’une précision chirurgicale.
Le pitch est
digne d'un mauvais téléfilm du dimanche soir : l’Algérie, armée de mystérieux
drones russes à propulsion réactive le Geran-5,
l'engin qui fait trembler les chaumières depuis 2026 s’apprêterait à atomiser les infrastructures
marocaine et à réduire en confettis le complexe d’Airbus à Toulouse. Rien que
ça !
Que personne
n'ait jamais vu l'ombre d'un Geran-5 en Afrique importe peu : chez nos
gazettes locales, dès qu'un troll moscovite dessine un cercle rouge sur
Photoshop, on sort les sirènes d'alarme et les casques lourds.
La diplomatie du « Et si ma tante en avait... »
L’exercice
de style vaut le détour. Le journalisme de précaution s'efface gentiment devant
la puissance sacrée du conditionnel.
« Si
l’Algérie achetait le drone, si sa portée atteignait miraculeusement Marseille,
si les centrales nucléaires françaises étaient sur la trajectoire... »
Avec des « si
», Rybar met Paris en bouteille et nos scribes locaux mettent le feu
au Maghreb. Qu'importe si le texte avoue du bout des lèvres qu'« aucune
confirmation ne permet d'établir la présence du système » : la carte est
imprimée, les flèches sont rouges, et le trouillomètre de l'opinion est dans le
rouge. Mission accomplie. C'est l'effet d'optique parfait : peu importe la
vacuité du texte, le lecteur retient la photo de la bombe.
L'art de vendre du « Péril Rouge » à l'Occident
Mais ne nous
y trompons pas : sous le ridicule du procédé se cache un calcul d'une gentille
roublardise. Il s'agit d'agiter le chiffon rouge du « bras armé du Kremlin »
pour aller tapiner auprès des chancelleries occidentales.
Le message
envoyé à Paris et à l'OTAN est aussi fin qu'un char d'assaut dans une
faïencerie : « Regardez ! L'Algérie n'est plus un voisin embarrassant, c'est
le sous-marin de Poutine garé sous les fenêtres de Marseille ! Achetez nos
arguments, durcissez le ton, protégez nos budgets militaires ! »
Une ficelle vieille comme le monde : faire croire au voisin français que le feu qui brûle dans la cour du voisin menace de faire sauter son propre garage. Au passage, cela permet de légitimer la course aux armements à domicile. Pour faire passer l'addition des joujoux militaires auprès du contribuable, rien de tel qu'une petite frayeur du soir sponsorisée par Telegram.
Chasser le fantôme à coups de clics
On touche là
au sommet de la perversion intellectuelle : transformer la doctrine militaire
algérienne historiquement et
viscéralement défensive en un roman
d'espionnage où des généraux illuminés distribueraient des drones kamikazes
comme des petits pains. Tout cela parce qu'un blogueur patriotique russe en mal
d'audience avait besoin de meubler son canal X entre deux communiqués
officiels.
La prochaine
fois que la presse choisit d'ériger des délires de salon en réalité
stratégique, qu'on lui offre une boussole, un dictionnaire des verbes à
l'indicatif et une bonne camomille. Quant aux fins stratèges de Rybar,
qu'ils continuent de dessiner des flèches sur l'Europe depuis leur canapé : à défaut
d'effrayer les états-majors, ils auront au moins réussi à faire rire ceux qui
refusent de prendre des bulles de savon pour des missiles hypersoniques.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça.
