Il fallait y penser. Bienvenue dans la géopolitique façon miroir déformant.
Lisez
attentivement ces chroniques bien peignées. Observez la froideur chirurgicale
avec laquelle des fins stratèges sionistes de plateau décortiquent « l’usage
politique » de la cause palestinienne de Téhéran à Rabat. À les
entendre, si le monde musulman hurle sa colère, ce n'est pas parce qu'un peuple
se fait massacrer, affamer et effacer de la carte en direct sous les
projecteurs du monde libre. Non, voyons ! C'est uniquement parce que des
mullahs barbichus et des politiciens maghrébins en mal de bulletins de vote ont trouvé un
formidable « ciment politique ».
Quelle
prodigieuse imposture. Quelle perversion intellectuelle.
Il faut une
myopie morale profondément malade pour observer un carnage et ne commenter que
la stratégie de communication de ceux qui s'en indignent. On nous parle du PJD
au Maroc, des Houthis au Yémen, de l'Iran... Mais qui alimente ce fameux « ciment
», si ce n'est la politique d'extermination systématique menée par
l'État d'Israël ? Un État qui a transformé la négation absolue de l'Autre en
doctrine de survie nationale, où la destruction du Palestinien n'est plus un collatéral
damage, mais un acte existentiel.
Le problème n'est jamais ce qui provoque l'hostilité
L'article de
la presse de l’extrême droite de France, veut nous expliquer que l'Iran, les
Houthis et le PJD marocain utilisent la Palestine à des fins politiques. Très
bien.
Personne de
sérieux ne devrait nier que des gouvernements, des partis et des mouvements
peuvent instrumentaliser une cause populaire. L'histoire politique est pleine
de ces mécanismes. Une cause juste peut parfaitement être récupérée par des
pouvoirs qui poursuivent leurs propres intérêts. Mais il manque quelque chose
d'essentiel dans cette démonstration.
Pourquoi la
cause palestinienne est-elle devenue si puissante ?
Pourquoi
cette question traverse-t-elle les frontières, les idéologies, les
appartenances religieuses et les régimes politiques ?
Pourquoi des
populations qui ne vivent ni à Téhéran, ni à Sanaa, ni à Rabat continuent-elles
de se sentir concernées ?
Pourquoi,
après tant d'années, la Palestine demeure-t-elle une question capable de
provoquer des mobilisations massives ?
Voilà la
question embarrassante. Car si l'on veut expliquer honnêtement le « ciment
politique » que constitue l'hostilité à Israël, il faut aussi examiner le
matériau avec lequel ce ciment est fabriqué. Et ce matériau ne tombe pas du
ciel.
Curieuse disparition des Palestiniens
Dans cette
mécanique intellectuelle, les Palestiniens deviennent presque accessoires.
Ils sont
présents comme une cause.
Comme un
symbole.
Comme un
argument électoral.
Comme une
variable stratégique.
Mais
beaucoup moins comme des êtres humains soumis depuis des décennies à
l'occupation, aux déplacements, aux restrictions, à la violence, aux
destructions et à l'incertitude permanente.
C'est
précisément là que le raisonnement devient bancal.
On nous
explique que les Houthis utilisent Gaza.
Que Téhéran
utilise Gaza.
Que les
islamistes marocains utilisent Gaza.
Fort bien.
Mais qui
utilise alors la réalité palestinienne pour produire cette colère ?
Qui contrôle
les territoires ?
Qui bombarde
?
Qui déplace
?
Qui impose
les restrictions ?
Qui détruit
des infrastructures ?
Qui
maintient une population sous une pression militaire et administrative
considérable ?
Ces
questions ne disparaissent pas parce qu'elles sont politiquement
inconfortables.
L'ONU
continue précisément de documenter en 2026 les conséquences humanitaires des
opérations israéliennes à Gaza et les violences, déplacements et restrictions
touchant les Palestiniens en Cisjordanie.
Autrement
dit, il existe une petite bizarrerie dans cette manière de raconter l'histoire
: on analyse minutieusement ceux qui protestent contre l'incendie, mais on
consacre beaucoup moins d'énergie à examiner ce qui brûle réellement.
Le merveilleux concept de « ciment politique »
Le mot est
élégant : « ciment ».
Il donne
l'impression que les Palestiniens seraient une sorte de pâte électorale prête à
être malaxée par les stratèges de la région.
Un peu de
Gaza ici. Une pincée d'antisionisme là. Deux cuillères d'islamisme. Et hop :
une recette électorale.
C'est
commode.
Sauf que les
sociétés humaines ne fonctionnent pas comme une recette de cuisine. La
solidarité avec les Palestiniens ne devient pas artificielle simplement parce
qu'un parti politique s'en empare.
Un parti
peut exploiter une colère réelle. Il ne l'a pas nécessairement créée.
Voilà toute
la différence.
Le PJD peut
parfaitement utiliser la question palestinienne dans son opposition au
rapprochement avec Israël. Les résultats du scrutin marocain du 23 septembre
2026 montrent d'ailleurs son retour parlementaire, avec 54 sièges contre 13 en
2021. Mais réduire cette remontée à la seule Palestine serait aussi simpliste
que de prétendre que la question palestinienne n'y joue aucun rôle. L'article
reconnaît lui-même que le chômage, les inégalités, les services publics et la
défiance politique comptent.
Alors
pourquoi vouloir absolument transformer la Palestine en variable explicative
privilégiée ?
Et Israël dans tout cela ?
C'est ici
que le texte atteint son sommet de déséquilibre. L'hostilité à Israël est
examinée comme un phénomène politique. Mais l'objet de cette hostilité est
beaucoup moins interrogé. Comme si Israël existait dans une petite bulle
géopolitique parfaitement innocente, autour de laquelle s'agiteraient des
acteurs irrationnels, opportunistes ou fanatiques.
Quelle
merveilleuse économie narrative. Israël fait quelque chose.
Les
Palestiniens réagissent.
Les voisins
réagissent aux Palestiniens.
Les partis
récupèrent les réactions.
Les Houthis
récupèrent les partis.
L'Iran
récupère les Houthis.
Et,
finalement, le coupable de toute cette agitation devient... l'hostilité envers
Israël.
On pourrait
presque applaudir devant tant d'élégance circulaire.
Mais il
manque toujours le début de la phrase.
Hostilité à
Israël en raison de quoi ?
Il existe
évidemment les attaques commises contre des civils israéliens, notamment par le
Hamas, et elles doivent être condamnées comme telles. Mais reconnaître les
crimes commis contre des Israéliens n'oblige nullement à fermer les yeux sur
les violences commises contre des Palestiniens. Une vie israélienne ne vaut pas
davantage qu'une vie palestinienne. Et une souffrance ne devient pas légitime
parce que celui qui la subit possède une armée plus puissante que celui qui la
provoque. C'est pourtant cette symétrie morale élémentaire qui semble parfois
manquer dans certaines chroniques.
Le tour de passe-passe
Le tour de
passe-passe consiste finalement à transformer une question politique en
question psychologique.
Pourquoi
détestent-ils Israël ?
Parce qu'ils
seraient islamistes.
Parce que
l'Iran voudrait dominer la région.
Parce que
les Houthis chercheraient de la visibilité.
Parce que le
PJD aurait besoin d'un thème électoral.
Peut-être.
Mais ces
explications ne suffisent pas. Elles expliquent ce que certains acteurs font
de la cause palestinienne. Elles n'expliquent pas pourquoi cette cause
demeure si profondément enracinée dans les opinions publiques. Pour comprendre
cela, il faut regarder la réalité palestinienne. Et cette réalité est
particulièrement difficile à faire disparaître derrière une formule journalistique.
Le Maroc : l'élégance du paradoxe
Le cas
marocain est d'ailleurs particulièrement révélateur. Le Maroc a renoué ses
relations avec Israël en 2020, dans le cadre de l'accord trilatéral avec les
États-Unis. En septembre 2026, les deux pays ont même annoncé une nouvelle
étape dans leurs relations diplomatiques. Parallèlement, le PJD fait son retour
parlementaire avec 54 sièges. L'auteur y voit essentiellement la démonstration
que l'hostilité à Israël constitue un outil électoral.
Pourquoi
pas.
Mais une
autre lecture existe : dans une société où la question palestinienne demeure
populaire, un parti d'opposition peut tout simplement reprendre une
revendication que le pouvoir ne souhaite pas transformer en politique étrangère
officielle.
Ce n'est pas
exactement la même chose. Et surtout, cela pose une question que l'article
évite soigneusement : Pourquoi cette revendication conserve-t-elle une telle
puissance sociale après toutes ces années ? Peut-être parce que les images de
Gaza, les morts, les destructions et les déplacements ne ressemblent pas
vraiment à une invention électorale.
Le mort a parfois la mauvaise habitude de ne pas
respecter les éditoriaux
C'est
probablement le problème avec les faits. Ils sont terriblement indisciplinés. Ils
refusent de rentrer proprement dans les catégories idéologiques. Un enfant
palestinien tué ne demande pas à son lecteur s'il est iranien, marocain,
sunnite, chiite, islamiste ou électeur du PJD. Une famille déplacée ne demande
pas si les Houthis exploitent politiquement son malheur. Une maison détruite ne
vérifie pas si Téhéran cherche à accroître son influence régionale.
La
souffrance humaine possède cette fâcheuse tendance à résister aux analyses qui
voudraient la réduire à une stratégie de communication. Et c'est précisément
pourquoi la Palestine continue de revenir, encore et encore, dans le débat.
Pas parce
que l'Iran l'aurait inventée. Pas parce que les Houthis l'auraient brevetée. Pas
parce que les islamistes marocains l'auraient découverte à la veille d'une
élection. Mais parce qu'il existe un conflit réel, une population réelle et des
violences réelles.
Une hostilité n'est jamais née dans le vide
Il faudrait
donc inverser la question. Au lieu de demander uniquement : « Pourquoi
l'hostilité envers Israël est-elle un ciment politique ? »
C’est fou ce
que ces Palestiniens sont serviables, quand même. Ils se font massacrer depuis
des décennies dans le seul but altruiste de fournir des thèmes de campagne aux
islamistes de Rabat et du grain à moudre aux ayatollahs de Téhéran. Quel sens
du sacrifice ! On me souffle même dans l'oreille que Netanyahou ne bombarderait
que pour aider le PJD à remonter dans les sondages. Ah, la solidarité
internationale !
Nos fins
limiers de la presse bien-pensante déplorent le « cynisme » des Houthis qui
bloquent la mer Rouge. C'est vrai ça, gâcher le commerce maritime juste pour
des civils sous les bombes, quel manque de savoir-vivre ! Pendant ce temps-là,
le gouvernement israélien, lui, ne fait pas de politique : il fait de la « légitime
défense existentielle » à coups de bulldozers sur des berceaux. Mais attention,
n'en parlez pas, vous risqueriez de gâcher le narratif.
En résumé :
l'occupant pille, rase et massacre en toute sérénité, mais le vrai problème
moral de la région, c'est que les voisins trouvent ça déplaisant et que ça fait
baisser les actions de la diplomatie royale.
Dormez
braves gens, la bien-pensance veille sur vos œillères !
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé,
observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser
qu’elles soient comme ça. »
