Il y a une
élégance toute particulière chez les théoriciens du dimanche : cette capacité
remarquable à observer l'oppression avec le flegme d'un entomologiste regardant
des fourmis se battre dans un pot de confiture.
Sous couvert
de « pragmatisme » et de « nuance », on nous sert un cocktail particulièrement
indigeste. D’un côté, une défense empressée de Marine Le Pen présentée comme
une experte chevronnée du terrain politique qu’il ne faudrait surtout pas
vexer. De l’autre, les réminiscences candides d'un Américain du Midwest qui
découvre avec stupeur que le monde arabe n'est pas un épisode de La Petite
Maison dans la prairie.
Le nœud du
délire atteint son paroxysme lorsque l'auteur tente une analogie sociologique
qui restera dans les annales de la bêtise académique : la parabole du jambon.
Oui, vous avez bien lu. Pour nous expliquer le patriarcat et le contrôle du
corps des femmes, la presse nous raconte l'histoire d'un morceau de charcuterie
trop grand pour une cocotte. Par quel miracle de gymnastique mentale en
arrive-t-on à comparer des siècles de contrôle social, de coercition et de
pression religieuse à un réflexe culinaire machinal ?
La presse
Française concède généreusement qu'« il ne dit pas que les femmes sont des
jambons ». Quelle grandeur d'âme ! Merci pour la précision. On repassera
pour la finesse de l'analyse, c'est la faillite morale d'une pensée qui
normalise l'inacceptable :
La
réhabilitation de l'autoritarisme d'État : Transformer la prohibition vestimentaire générale du
Rassemblement National en une « mesure politique parmi d’autres
», c'est banaliser le flicage du corps des femmes dans l'espace public.
Le
paternalisme anthropologique : Regarder l'asservissement patriarcal comme une
curiosité exotique ou une « fonction pratique » liée aux pulsions
mâles, c'est abdiquer tout idéal d'émancipation universelle.
Reprenons
depuis le début. La presse commence par essuyer les larmes de Marine Le Pen. La
pauvre chérie se fait critiquer par des militantes iraniennes. « Laissez
Marine tranquille, nous dit-on, elle fait de la politique depuis trente ans,
elle connaît le sujet ! » Tu m'étonnes ! Trente ans à repérer du tissu
musulman au mètre carré, c'est de l'artisanat. On attend d'ailleurs avec
impatience la thèse de doctorat de l'héritière Le Pen sur la texture des
hijabs.
Mais le
chef-d'œuvre de la chronique arrive au rayon charcuterie. Notre anthropologue
de comptoir nous explique gentiment que si les femmes se voilent, c'est un peu
comme la maman qui coupe les deux bouts du jambon parce que son four est trop
petit.
« Maman,
pourquoi papa me demande de me couvrir les cheveux ? » « Parce que ta grand-mère n'avait
pas de cocotte Seb en 1950, mon enfant ! »
C'est d'une
limpidité biblique. L'oppression patriarcale ? Une simple erreur
d'électroménager qui a mal tourné. La police des mœurs à Téhéran ? Des
inspecteurs du service après-vente Darty venus vérifier la taille de votre
cuisinière.
La presse
prend soin de préciser : « Je ne suis pas en train de dire que les femmes
sont des jambons. » Ouf ! Nous voilà rassurés. Les femmes ne sont pas des
jambons, ce sont juste des tranches de couenne sur lesquelles la politique
d'extrême droite et les idéologues religieux aiment bien poser leur grille de
cuisson.
Et le plus
beau dans tout ça ? Notre esthète conclut en observant que tout cela répond à
une « fonction » liée à la « sexualité masculine ». Traduction pour les profanes
: les hommes ne savent pas retenir leurs pulsions, donc mettons une bâche sur
les femmes ou laissons l'État décider de leur tenue, le tout avec le sourire
bienveillant du sociologue de comptoir.
Bref, entre
les flics du vêtement et les philosophes du charcutier, une chose est sûre :
dans cette histoire, c'est l'intelligence humaine qu'on essaye de faire rentrer
dans un four trop petit.
Et le plus
beau dans tout ça ? Notre esthète conclut en observant que tout cela répond à
une « fonction » liée à la « sexualité masculine ». Traduction pour les
profanes : les hommes ne savent pas retenir leurs pulsions, donc mettons une
bâche sur les femmes ou laissons l'État décider de leur tenue, le tout avec le
sourire bienveillant du sociologue de comptoir.
Bref, entre
les flics du vêtement et les philosophes du charcutier, une chose est sûre :
dans cette histoire, c'est l'intelligence humaine qu'on essaye de faire rentrer
dans un four trop petit, il n'y a rien à intellectualiser : il y a juste des
libertés à défendre.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça.
