Affichage des articles dont le libellé est Arabie saoudite. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Arabie saoudite. Afficher tous les articles

Arabie Saoudite/Yémen : Et si les Houthis gagnaient la guerre ? (Archives)

Depuis quelque temps, la presse occidentale nous parle de l’attaque des Houthis contre l’Arabie saoudite comme s’il s’agissait d’un éternel affrontement entre une monarchie respectable et quelques rebelles turbulents surgis du désert aux pieds nus. Le récit est pratique, simple, presque confortable. Il permet surtout d’éviter les questions qui dérangent.

Alors que tout le monde sait pourtant qu’en mars 2015, la coalition militaire conduite par l’Arabie saoudite lançait ses premiers bombardements contre les positions du mouvement houthi. C’était le début officiel d’une guerre qui, dix ans plus tard, n’a toujours pas véritablement cessé. Et, au fil des années, une évidence s’est imposée : cette guerre a surtout permis aux Houthis de renforcer leur pouvoir.

Le paradoxe mérite qu'on s'y attarde, parce qu'il est presque comique. Plus la coalition frappe, plus le mouvement houthiste ne gagne en stature régionale. Leurs opérations en mer Rouge leur ont offert quelque chose que ni l'argent ni les chars ne procurent : une popularité de rue. Pendant que les capitales arabes officielles regardaient ailleurs face au sort de Gaza, les Houthis, eux, tiraient des missiles en direction de Tel-Aviv. Résultat symbolique immédiat : ils passent pour les seuls à faire quelque chose, quand tout le monde d'autre négocie sa passivité. Les représailles israéliennes sur le port de Hodeïda, censées les punir, ont surtout renforcé le récit : le petit qui tient tête au grand.

Leurs interventions en mer Rouge leur ont même offert une popularité régionale inattendue. Au moment où plusieurs États arabes sont profondément discrédités par leur incapacité à agir face au drame de Gaza, les Houthis ont habilement occupé l’espace laissé vacant. Ils ont pu apparaître comme les seuls acteurs arabes disposés à prendre directement position en faveur des Palestiniens assiégés.

Lorsque des frappes israéliennes ont ensuite visé le Yémen et détruit notamment des infrastructures civiles du port de Hodeïda, les Houthis ont obtenu un avantage politique supplémentaire : celui de pouvoir se présenter comme les victimes d’une confrontation directe avec Israël. Ils se sont ainsi installés, au moins symboliquement, dans l’espace laissé vacant par le Hezbollah.

Ils ont surtout démontré qu’ils pouvaient envoyer des drones et des missiles jusqu’en Israël, certains ayant atteint la région de Tel-Aviv et provoqué même des victimes. Les bombardements américains ordonnés par Donald Trump le 15 mars 2025, qui ont fait plusieurs dizaines de morts civils selon les informations rapportées à l’époque, n’ont fait qu’alimenter leur récit favori : celui d’un mouvement assiégé, frappé par les grandes puissances et continuant malgré tout à défier l’ordre international.

Pendant ce temps, Riyad cherche depuis 2022 à sortir du bourbier yéménite. Ce retrait progressif a mécaniquement renforcé la position des Houthis. Et lorsque l’adversaire veut quitter la table, celui qui reste assis peut naturellement se permettre de demander davantage. Les Houthis l’ont parfaitement compris : pourquoi se contenter d’un accord acceptable quand il est possible de faire monter les enchères et d’humilier encore un peu plus les Saoudiens avant de signer la paix ?

 

Rebelles ou gouvernement de fait ?

Un peu d'histoire, pour ceux qu'on a mal informés, le mouvement est né en 2003, porté par un chef religieux, Hussein al-Houthi, tué l'année suivante par le pouvoir central. Son nom, récupéré par ses adversaires, est devenu une étiquette commode pour ranger le mouvement dans la case « bande de rebelles tribaux »  pratique, quand on veut éviter d'admettre qu'on a affaire à un pouvoir constitué. En 2014, ces mêmes « rebelles » prenaient Sanaa et contrôlaient un territoire abritant 70 à 80 % de la population du pays.

Un mouvement qui tient la capitale et l'écrasante majorité du pays depuis plus d'une décennie, ce n'est plus une insurrection : c'est un gouvernement. Mais voilà, les Houthis sont hostiles à Riyad, hostiles à Israël, et entretiennent de bonnes relations avec Téhéran  un cocktail qui leur a valu, dans une grande partie de la presse occidentale, le maintien obstiné de l'étiquette « rebelles », comme s'il suffisait de refuser un mot pour effacer un fait.

Sauf qu’en 2014, les mêmes « rebelles » prenaient le contrôle de Sanaa, la capitale, ainsi que d’un territoire regroupant environ 70 à 80 % de la population yéménite.

À partir de là, continuer à parler simplement de « rebelles » devient pour le moins curieux. Un mouvement qui contrôle depuis plus d’une décennie la capitale d’un pays et l’immense majorité de sa population n’est plus seulement une guérilla. Il est devenu, de fait, une autorité gouvernementale majeure, qu’on le reconnaisse ou non.

Mais cette réalité dérangeait fortement le récit médiatique dominant. Les Houthis étaient hostiles à l’Arabie saoudite, violemment opposés à Israël et entretenaient des relations avec l’Iran. Il était donc beaucoup plus commode de les maintenir dans la catégorie des « rebelles », catégorie magique qui permet de décrire le pouvoir quand on ne souhaite pas vraiment reconnaître sa réalité.

Gaza leur offre une tribune mondiale

Octobre 2023, ou le tournant, c'est le blocus de la mer Rouge, lancé en soutien aux Gazaouis assiégés, qui a fait basculer les Houthis dans la lumière mondiale. Résultat concret : le port israélien d'Eilat, stratégique, a fermé boutique. Pendant que l'administration Biden multipliait les frappes aériennes sans résultat décisif, un mouvement yéménite parvenait à faire ce qu'aucun gouvernement arabe officiel n'avait tenté depuis des décennies  infliger un coût économique réel à Israël en réponse aux destructions à Gaza.

Le résultat fut spectaculaire. Le blocus houthi a paralysé l’activité du port israélien d’Eilat, au point de contribuer à sa fermeture. Pour les Houthis, c’était évidemment une formidable opération politique : pendant que les gouvernements arabes multipliaient les communiqués, eux envoyaient des missiles.

Voilà qui changeait légèrement la photographie, pour leurs partisans, les Houthis devenaient le seul gouvernement arabe à prendre une mesure militaire directe en réponse à ce qu’ils considèrent comme le massacre continu des civils palestiniens. Pour leurs adversaires, ils demeuraient une organisation armée soutenue par l’Iran et menaçant la liberté de navigation.

 

Les deux lectures existent. Mais une chose est certaine : les Houthis avaient réussi à transformer leur isolement en capital politique et c’est précisément ce que les gouvernements occidentaux ont du mal à comprendre. Bombarder un adversaire ne suffit pas nécessairement à le faire disparaître. Parfois, on lui offre simplement une meilleure propagande.

Et si les « rebelles » étaient le gouvernement ?

Il n’y a évidemment pas de problème particulier à continuer de les appeler familièrement les Houthis. Le terme est désormais installé dans l’usage. Mais politiquement, la question mérite d’être posée autrement.

Plutôt que de considérer systématiquement Ansar Allah comme une simple milice rebelle, pourquoi ne pas regarder la réalité du pouvoir au Yémen telle qu’elle est ?

Dans cette perspective, certaines offensives récentes peuvent être présentées par les Houthis non pas comme une nouvelle aventure militaire d’une milice, mais comme une tentative du pouvoir yéménite de récupérer les portions du territoire national encore contrôlées par des forces soutenues par l’Arabie saoudite.

Évidemment, ce récit ne convient pas à tout le monde. Il faudrait alors reconnaître que le fameux « gouvernement yéménite » n’est pas simplement l'autorité que les puissances étrangères ont choisi de reconnaître, mais qu’une autre autorité exerce effectivement le pouvoir sur une grande partie du pays et là, soudain, la géopolitique devient beaucoup moins confortable.

Les attaques contre l’Arabie saoudite ont encore accentué cette vulnérabilité. Lorsque des missiles et des drones houthis ont atteint Riyad et visé des installations liées au carburant à proximité de l’aéroport international King Khalid, le message était difficile à manquer : la profondeur stratégique de la monarchie saoudienne n’était plus aussi profonde qu’elle voulait bien le croire.

Le problème est que les Houthis ne se considèrent pas comme de simples supplétifs iraniens. Ils affirment au contraire être indépendants de Téhéran et refusent l’idée d’être une simple marionnette iranienne. Leur discours est limpide : ils prennent leurs propres décisions et défendent leurs propres intérêts. La vieille recette médiatique « Iran = télécommande, Houthis = jouet » est donc un peu courte pour décrire une réalité beaucoup plus complexe.

Et si Riyad se retrouvait pris au piège ?

Si les Houthis continuent de démontrer leur capacité militaire face aux Saoudiens et aux forces qui les soutiennent, ils pourraient être tentés d’aller beaucoup plus loin. Certains pourraient même considérer qu’une occasion historique se présente de reprendre des territoires perdus il y a près d’un siècle.

Un tel scénario, s’il allait jusqu’à une défaite de l’armée saoudienne sur le territoire actuel du royaume, provoquerait évidemment un séisme géopolitique majeur. L’effondrement de l’autorité centrale, la fragmentation du royaume et la remise en cause de l’équilibre régional ne relèveraient alors plus de la fiction politique, mais d’une crise internationale aux conséquences considérables.

Et c’est ici que l’histoire des Houthis rejoint celle d’Israël, de l’Iran et des ambitions territoriales qui traversent depuis des décennies le Moyen-Orient.

Le vieux rêve du « Grand Israël »

L’une des raisons fondamentales de l’hostilité dirigée contre l’Iran est précisément son statut de puissance régionale capable de contester l’hégémonie israélienne. Tant que l’Iran demeure une puissance intacte, indépendante et militairement crédible, les projets d’expansion israéliens rencontrent davantage d’obstacles.

Depuis plusieurs générations, une partie de la droite israélienne et certains courants du sionisme chrétien américain ont défendu une vision d’Israël étendue « du Nil à l’Euphrate », en s’appuyant notamment sur des interprétations religieuses de l’Ancien Testament. Dans sa version maximaliste, cette représentation ne s’arrête évidemment ni à Gaza ni à la Cisjordanie. Elle englobe la Jordanie, le Liban, une grande partie de la Syrie, de l’Irak, de l’Arabie saoudite et de l’Égypte. Autrement dit, une bonne partie du Moyen-Orient.

Des cartes de ce prétendu « Grand Israël » ont d’ailleurs été utilisées depuis longtemps par certains militants de l’extrême droite israélienne. Le problème est que derrière les jolies cartes et les couleurs bibliques se trouvent des millions d’êtres humains, et les peuples ont cette curieuse manie de ne pas apprécier qu’on redessine leur pays à leur place.

Certains discours les plus extrêmes évoquent ouvertement l’expulsion, le déplacement forcé ou la domination des populations vivant sur ces territoires. Les cartes, elles, restent parfaitement propres. Les conséquences humaines le sont beaucoup moins.

Gaza, le Liban et la logique de l'expansion

Depuis deux ans, Gaza a été dévastée par la guerre. Et depuis l’ouverture d’un nouveau front contre l’Iran, le sud du Liban a lui aussi subi des destructions massives. Pour ceux qui voient le conflit à travers le prisme d’une expansion territoriale israélienne, ces événements ne peuvent donc pas être dissociés. L’administration Trump a par ailleurs prévu de fournir à Israël des dizaines de milliers de bombes d’une tonne. Une quantité pareille ne relève plus vraiment de la petite démonstration de force diplomatique. Avec une tonne d’explosifs, même les cartes géographiques commencent à devenir nerveuses.

Mais voici le paradoxe.

Si l’Iran sort renforcer de la confrontation, si les États-Unis réduisent leur présence militaire dans la région et si les puissances arabes refusent de se laisser entraîner dans une nouvelle guerre sans fin, alors les rêves d’un « Grand Israël » deviennent nettement plus difficiles à concrétiser. La géopolitique, décidément, est une mauvaise élève : elle refuse régulièrement de suivre les plans écrits à l’avance.

Riyad, Israël et les nouveaux calculs

Reste la grande comédie diplomatique : la menace houthie finira-t-elle par jeter les Saoudiens dans les bras d'Israël ? J’estime d'ici des négociations sous les roquettes : Riyad, isolée par les tirs sur sa capitale et lâchée par un parrain américain distrait, signant les accords d'Abraham en échange d'une protection de Tsahal. Surtout si les États-Unis envoient la purge massive d'attaques promises juste après leurs élections de mi-mandat. On croise déjà chez certains princes intellectuels sunnites un cynisme à peine voilé du genre « Dieu doit drôlement aimer les Juifs pour leur donner tout ça ». Un refrain qu'un certain  prince de la maison Saoudite entonnait déjà il y a belle lurette.

Ce qui se joue en mer Rouge est peut-être le premier acte du naufrage impérial. En voulant remodeler le Moyen-Orient par la force, les États-Unis risquent d'y laisser leur leadership mondial déjà bien entamé. Israël aurait pu être un voisin pacifique ; il a préféré rejouer l'éternel tableau du « diviser pour mieux régner », porté à bout de bras par l'arsenal américain. Sauf que le pendule historique adore revenir dans la figure de ceux qui l'ont lancé. Et face à un Iran bien décidé à décrocher son assurance-vie nucléaire, la puissance d'Israël vacille sur ses bases.

Le Moyen-Orient au bord d'un nouveau basculement

Les attaques récentes des Houthis pourraient donc n’être qu’un avant-goût de ce qui attend le Moyen-Orient. Elles peuvent renforcer les alliances existantes, provoquer de nouvelles confrontations, accélérer le rapprochement entre certains États arabes et Israël ou, au contraire, produire l’effet inverse : une remise en cause plus profonde de la présence américaine dans la région.

Car le véritable enjeu dépasse désormais largement le Yémen.

Si les États-Unis perdaient progressivement leur capacité à imposer leur volonté militaire au Moyen-Orient, leur influence politique mondiale pourrait elle aussi être affectée. Et cette influence, déjà contestée sur plusieurs fronts, ne repose pas seulement sur les porte-avions. Elle repose aussi sur la conviction, largement entretenue depuis des décennies, que Washington est capable de décider du rapport de force régional.

Cette conviction pourrait bien être en train de s'effriter. Israël aurait pu choisir d’être un partenaire régional parmi d’autres, capable de construire des relations économiques, diplomatiques et politiques avec les sociétés du Moyen-Orient. Au lieu de cela, ses gouvernements successifs ont largement privilégié une logique de puissance, de fragmentation des adversaires et d’alliances fondées sur la supériorité militaire.

La vieille règle impériale du « diviser pour régner » n’a rien de spécifiquement juif elle appartient à l’histoire universelle des empires mais elle devient particulièrement explosive lorsqu’elle est combinée à une politique d’occupation, de domination militaire et de soutien inconditionnel d’une superpuissance.

Et sans le soutien politique, financier et militaire des États-Unis, cette stratégie aurait évidemment rencontré des limites beaucoup plus importantes. Mais le balancier finit toujours par repartir dans l’autre sens. Les rapports de force ne sont jamais éternels. Les empires non plus.

Et Téhéran, de son côté, a tiré la leçon qui compte : la véritable garantie de souveraineté, dans ce nouveau Moyen-Orient, ce sera l'indépendance nucléaire la seule chose que personne, jamais, n'ose bombarder deux fois.

 

C’est précisément pourquoi la question nucléaire iranienne demeure si explosive.

Car derrière toutes les déclarations officielles, toutes les frappes, tous les sommets diplomatiques et toutes les grandes cartes colorées, se trouve une question beaucoup plus simple : qui aura, demain, le pouvoir de dire non au Moyen-Orient ?

Et c’est probablement là que se joue la véritable bataille.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
«
Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »