Parce qu'il faut bien le dire : quand un notaire se met à faire de
la géopolitique, on frôle le chef-d'œuvre du vaudeville bureaucratique. Le type
regarde une frontière tracée par les canons de la IIIe République et se dit,
avec la subtilité d'un huissier de justice : « Attendez, j'ai une vieille
quittance de loyer de 1893 qui traîne dans un tiroir ! »
Il y a chez nos notaires de la glose royale
une obsession charmante : quand les arguments diplomatiques s’évaporent, ils
appellent à la rescousse le grand-père, le caïd du XIXe siècle et la vieille
note militaire poussiéreuse exhumée des cartons de Vincennes. Voilà notre grand
stratège, assis sur son quant-à-soi, qui nous sort le grand jeu : « Et si le
Houkistane tremblait ? Et si le Touat et le Gourara redécouvraient les joies de
l’allégeance au Sultan ? »
Y a Allah, quelle audace ! Quelle fresque
géopolitique digne d’un roman de gare écrit un soir de panne d’électricité !
Le bonhomme nous jure la main sur le cœur que
la diplomatie ne se fait pas avec des slogans. Et le voilà qui nous dégaine le
slogan suprême : le retour du bon vieux temps des oukases féodaux, des tribus
inféodées et de la carte postale coloniale. C'est le syndrome du propriétaire
terrien qui regarde sa vieille carte de l'Empire chérifien en se disant
qu'après tout, pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? S'il y a un bail
emphytéotique qui traîne sur le Touat, autant réclamer les clés à la
conservation foncière !
Le concours
du meilleur pyromane de pacotille
Écoutez-le pleurnicher sur les frontières
héritées de la colonisation. C’est délicieux ! Ce même Maroc qui passe son
temps à bénir le tracé de ses frontières sud-est quand ça l'arrange, ou à
hurler à l'intangibilité frontalière quand on touche à son Sahara, nous
explique soudain que pour le voisin, la colonisation est une ordure qu’il faut
détruire.
Appliquons donc la lumineuse théorie du «
miroir » chère à notre notaire. Si l’on commence à remonter le fil des
allégeances du XIXe siècle et des cartons de l’administration française, autant
ouvrir toutes les boîtes de Pandore du continent ! À ce petit jeu-là, l’Afrique
du Nord ressemblerait à un immense jeu de Monopoly où chaque potentat local
pourrait revendiquer le jardin de son voisin sous prétexte qu’un ancêtre y a
planté sa tente un jour de grande sécheresse. C'est d’une naïveté géopolitique
abyssale, mais c'est surtout d'un comique irrésistible. On se croirait revenu
au temps où le droit des gens se réglait à coups de sabre et de prières au
Makhzen.
Le mirage
du développement bétonné
Et puis, il y a l’argument suprême, le coup de
grâce du promoteur immobilier : regardez un peu le Sahara marocain, ses routes,
ses ports, son agriculture irriguée ! Comme si l'on pouvait effacer un
demi-siècle de souveraineté, de vies, de structures politiques et d'histoire
populaire d'un revers de tractopelle et de subventions étatiques.
Pauvre notaire ! Il croit que les peuples se
cèdent comme des fonds de commerce avec l'inventaire des stocks (routes, ports
et engrais inclus). Il oublie qu'une population n'est pas un troupeau de
moutons qu'on déplace selon le degré d'investissement en bitume. Réclamer
l'autodétermination pour le voisin tout en tremblant qu'elle ne devienne un
boomerang, c'est du grand art. C'est l'art de vouloir le beurre, l'argent du
beurre, et le titre de propriété de la crémerie d'en face.
Alors, épargnons-nous ces grands frissons de
pacotille. Les archivistes de Vincennes n’ont pas besoin de dépoussiérer leurs
cartons : ils rigolent déjà en voyant que certains, faute de savoir bâtir
l’avenir, en sont réduits à faire du camping dans les caves de l’histoire
coloniale.
Et sans
rancune, aux notaires du Palais malgré tout ?
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé,
observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont,
mais refuser qu’elles soient comme ça. »
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