La République du chiffon : un morceau de coton sur des cheveux menace la civilisation occidentale (Archives)

 

Avez-vous remarqué à quel point les penseurs  français de la laïcité de comptoir ont le cuir chevelu sensible ? Prenez un bout de tissu, posez-le sur la tête d’une femme magistrat dans le Mississippi, et voilà tout le bréviaire de la réaction qui entre en convulsion. C’est la panique chez les cuistres ! Les voilà qui nous déballent Sosthène de La Rochefoucauld, la méthode Assimil, la traite arabe et Atatürk dans un gloubi-boulga pseudo-érudit pour nous démontrer une chose d’une gravité sans nom : un morceau de coton sur des cheveux menace la civilisation occidentale, la Constitution américaine et la vitesse maximale sur les autoroutes du Sud profond.

Ces grands esprits  qu’on imagine habillés en experts du bon goût universel  s’étouffent d’indignation. C’est que le carré de tissu, voyez-vous, ne serait pas « neutre ». Il « synthétise un message ».

Ah, la sémiotique de bazard ! Si l’on suit leur raisonnement de psychanalystes de Prisunic, porter un voile, c’est signer un chèque en blanc pour la charia, valider la soumission de la femme et planifier en douce la décapitation des automobilistes qui ont grillé un feu rouge.

Mais alors, soyons logiques et poussons le délire jusqu’au bout !

Quand un juge met sa toge, affirme-t-il qu’il appartient à une secte de druides fans du Moyen Âge ? Quand l’autre arbore sa kippa ou ses payots, est-il en train d’annexer le prétoire ? Quand un politicien parade avec une alliance en or au doigt, proclame-t-il la supériorité absolue du mariage hétérosexuel sur le reste de l’humanité ? Et que dire des tatouages, des piercings, des talons aiguilles, du maquillage ou des gourmettes en argent ? Quel dangereux message subliminal essaient-ils de nous faire avaler ? Est-ce une déclaration de guerre aux chauves, aux pieds plats ou aux dermatologues ?

À écouter ces extrêmes inquisiteurs du prêt-à-penser, une femme ne porte jamais rien par choix, par foi personnelle ou par simple confort : non, elle « affiche ». Elle « propage ». Elle « soumet ». C’est fascinant cette obsession qu’ont les obsédés du contrôle vestimentaire à vouloir libérer les femmes malgré elles, en leur dictant exactement ce qu’elles doivent enlever pour avoir l’air « émancipées ». Mustafa Kemal doit se retourner dans sa tombe : voilà que les gardiens de la laïcité en sont réduits à faire la police des garde-robes pour sauver la démocratie.

Des intellectuels de plateau télé prétendent qu’il faut penser au «citoyen ordinaire». En clair : si un extrémiste local fait une crise d’angoisse en voyant une juge qualifiée porter un voile, la faute reviendrait au voile ! Selon eux, le citoyen a le droit d’être intolérant, mais la juge, elle, devrait s’effacer et devenir une figure totalement neutre juste pour ne pas froisser ses préjugés.

Sous leurs grands airs savants et leurs citations d’auteurs, c’est une imposture. Ils ne défendent pas la laïcité ni les valeurs de la République : ils expriment simplement leur propre peur panique de l’Autre. Ils se réclament de Voltaire, mais ils n’en ont retenu que le mépris.

Alors, la question se pose, Français : renoncez-vous à connaître votre propre valeur au point d’avoir peur d’un bout de soie dans le Mississippi ? Ou êtes-vous prêts à vous vendre au premier marchand de haine qui vous jure que pour être libre, il faut d’abord déshabiller les juges ?

Le génie est sorti de la lampe, disent-ils. La vérité, c’est surtout que la bêtise a retiré son masque.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça.


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