La célèbre
formule « partir, c’est mourir un peu » exprime une réalité
exigeante. Tout départ impose un deuil : celui des lieux familiers, des
routines rassurantes et des visages qui ont structuré notre quotidien. Quitter
ce que l'on connaît implique d'accepter la perte d'un ancrage et le retrait
d'une version de soi-même qui a fini de jouer son rôle.
Pourtant, le
départ est rarement un renoncement passif. Il devient parfois l'ultime recours
pour préserver son intégrité. Lorsque l'environnement dans lequel on évolue se
transforme en espace d'étouffement, d'injustice ou de compromission, continuer
d'endurer équivaut à s'effacer. Dans ces instants décisifs, s'éloigner ne
constitue en rien une fuite : c'est un acte de clarté, un refus de la
soumission et une affirmation fondamentale de sa propre liberté.
À la
fraîcheur du petit matin, alors que la ville dormait encore, je quittai ces
lieux avec la conscience aiguë qu'une étape cruciale de mon existence touchait
à sa fin. Avant de franchir définitivement le seuil, je suspendis mon geste
pour porter un dernier regard sur cet espace qui avait été le théâtre de tant
d'efforts. Mon bureau, la surface usée de mon clavier, le silence de la pièce :
tout gardait la mémoire vivante d'heures solitaires passées à concevoir, à
douter, à construire et à défendre des convictions. Chaque objet semblait
imprégné des projets nés entre ces quatre murs et des ambitions que j'avais
obstinément refusé d'abandonner.
Au moment de
franchir le seuil, la main posée sur l'interrupteur, j'hésitai. Puis je
choisis, délibérément, de laisser la lampe du bureau allumée.
Ce n'était
ni un oubli, ni une négligence. C'était un acte de foi, un ultime souffle. Dans
le silence froid et encore incertain du petit matin, cette lueur dorée jetait
un halo tiède sur le bois usé, les pages empilées et le clavier devenu muet.
Elle éclairait l'empreinte invisible de ce qui avait été : les heures
solitaires à façonner des idées, les doutes traversés dans la nuit, la ferveur
des projets nés dans cet espace exigu. En refusant de plonger la pièce dans
l'obscurité, je refusais que ce départ ressemble à un effacement. Cette lampe
restait là comme un témoin obstiné, une présence sereine affirmant que le
travail accompli, la sincérité des combats et l'énergie donnée ne s'éteignent
pas parce que l'on s'en va. Il y a des braises qu'aucune absence ne peut
refroidir.
Il est
légitime que l'angoisse du vide accompagne un tel geste. L'inconnu effraie, et
la tentation de céder au confort de l'habitude reste forte. Mais la véritable
dignité ne réside pas dans une capacité infinie à supporter ce qui nous abîme ;
elle se mesure au courage de rompre avec les situations qui nous restreignent.
Ce qui nous retient qu'il s'agisse de la peur de l'échec, du poids des
convenances ou de l'appréhension du lendemain finit par peser plus lourd que le
risque du changement. Rompre ces amarres devient alors la seule voie possible
pour rester fidèle à soi-même.
Si le départ
exige de laisser derrière soi ce qui a été, il constitue la condition préalable
à toute reconstruction. On ne peut ouvrir un nouveau chapitre sans accepter de
fermer le précédent. En choisissant d'avancer, on troque la sécurité apparente
de la résignation contre la maîtrise de son propre destin.
Partir,
c'est peut-être mourir un peu à un passé qui a fait son temps. Mais c'est avant
tout renaître à soi-même et se donner les moyens d'un véritable avenir.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. »
https:// kadertahri.blogspot.com/
