On dit souvent que la nostalgie arrive quand le présent n’est plus à la
hauteur des souvenirs. Ce n'est pas faux. Pour moi, ces mots sont une vraie
lettre d'amour, un peu triste mais profondément vivante, adressée à ma ville : Oran.
C’est là que j’ai tout appris. C'est là que j’ai grandi, ri, pleuré et rêvé.
Entre le regret d'un monde qui s'effiloche et l'espoir d'un lendemain plus
doux, je repense à cette époque où la vie avait la saveur simple des choses
vraies. Même si mon cœur se serre face à ce qu’elle devient, une certitude ne
me quitte pas : Oran finira par retrouver sa lumière.
Rien que de murmurer son nom, Oran, j'ai les images qui me reviennent
en pleine face. La jeunesse, les copains, les petits bonheurs et les gros
chagrins. Oran, ce n'était pas juste un décor ou des rues sur une carte ;
c'était un battement de cœur collectif.
L’Algérie de ce temps-là n’était pas un paradis, loin de là. On galérait
souvent, les moyens manquaient. Mais il y avait une chaleur humaine, un civisme
instinctif, une façon d'être ensemble qui allait tellement de soi qu'on n'y
mettait même pas de mots. Dans mon quartier, la porte était toujours un peu
ouverte. Les voisins étaient une seconde famille : on partageait le pain chaud,
on portait les peines ensemble et on fêtait les joies sous les mêmes rires. On
se sentait en sécurité sous ces regards bienveillants. Personne ne cherchait à
en faire trop ou à en mettre plein la vue. On était juste nous-mêmes, fiers
d'être oranais, avec ce mélange unique de dignité, de pudeur et de vraie joie
de vivre.
Le respect, c'était le socle. On nous apprenait très tôt la valeur des
lieux, de la rue, du bien commun. Malheur à celui qui jetait un papier par
terre, la leçon de morale ne tardait pas ! Les rues n'étaient pas tirées au
cordeau, mais elles respiraient le calme. Jamais on ne voyait des jeunes
s'affronter violemment au détour d'une ruelle. La violence n'avait tout
simplement pas sa place dans nos journées.
Aujourd'hui, c'est ce civisme du quotidien qui s'est évaporé. Ça commence
par les déchets qu'on abandonne sans même y penser, et ça finit sur la route,
transformée en terrain de jeu dangereux. On dirait que le code de la route a
disparu. Ça double n'importe comment, ça grille les priorités le téléphone à la
main, ça roule comme si gagner deux minutes valait le coup de risquer dix vies.
Et que dire de certains chauffeurs de bus qui trimballent des dizaines de
personnes en conduisant comme si la vie des autres ne pesait rien ? Tenir un
volant, ce n'est pas faire preuve de virilité ou de courage, c'est une
responsabilité. Point.
Mais le fond du problème, ce qui me pèse le plus au quotidien, c'est
l'éducation.
Avant, les parents tenaient la barre. Un enfant apprenait le « bonjour », le
« merci », le respect des grands et du voisin avant même de poser un pied à
l'école. Et si le maître mettait une punition, le père ne venait pas faire un
scandale : l'enseignant avait une aura, presque sacrée. Aujourd'hui, la moindre
remarque à un gamin est vécue comme une insulte par les parents. L'autorité est
contestée de partout. Comment voulez-vous transmettre quoi que ce soit dans un
tel climat ?
Même l'attention portée aux anciens s'est effritée. Céder sa place dans le
bus, porter un sac lourd pour une vieille dame, lui parler doucement, c'était
naturel. On n'avait pas besoin de grands discours pour ça. Quand une société
oublie d'avoir de l'égard pour ses aînés, c'est sa propre mémoire qu'elle
laisse filer.
Sur la foi, c'était pareil. On était musulmans, on l'est toujours, mais la
foi se vivait avec pudeur, pas en spectacle ni en tribunal. Personne ne passait
son temps à juger la tenue d'une femme ou la barbe d'un homme. On priait, on
jeûnait, on allait à la mosquée et on transmettait nos valeurs sans flipper sur
ce que faisait le voisin. On savait vivre ensemble sans se transformer en
juges.
Alors, qu'est-ce qui a dérapé ? Un peu tout à la fois : l'exode, la galère
financière, le rythme moderne, les écrans et les réseaux sociaux... Mais le
plus triste, c'est qu'on a perdu le fil de notre histoire commune. On s'est
repliés sur nous-mêmes. La parole est devenue dure, l'insulte facile, et la
colère prend toute la place.
Pourtant, on avait moins avant. Moins de voitures, moins de gadgets, moins
de confort. Mais on avait du temps. De vrais échanges. On savait qu'être libre,
ce n'est pas faire tout ce qui nous passe par la tête, mais comprendre que sa
liberté s'arrête là où commence la tranquillité de l'autre.
Au fond, ce n'est pas ma propre jeunesse que je regrette. C'est cette
douceur de vivre. Ce monde où le respect était une habitude et où élever un
enfant était un devoir partagé. Une ville peut se couvrir de béton, de tours et
de centres commerciaux, si elle perd son humanité, elle recule. La grandeur
d'un pays ne se compte pas en mètres de béton, mais dans la façon dont ses
citoyens se croisent dans la rue, se comportent au volant, écoutent leurs profs
et respectent ceux qui ne pensent pas comme eux.
Moi, je sais que mon chemin tire vers sa fin, et ça ne m'effraie pas. Ce qui
me préoccupe, c'est le monde qu'on laisse à nos petits-enfants. Un monde dur,
impatient, où la liberté se réduit comme peau de chagrin. J'aimerais tant qu'un
jour, eux aussi puissent poser un regard tendre sur cette ville et dire : «
J'ai connu Oran, ma belle, ma vivante. » Qu'ils puissent rire sans se
cacher, aimer librement et rêver sans crainte du regard des autres. Leur
laissera-t-on ce droit ? Je l'espère de tout mon cœur.
Je ne recroiserai plus l'Algérie de mes vingt ans, c'est ainsi. Mais j'ai
envie de croire qu'une nouvelle génération saura dépoussiérer ce qu'on avait de
plus beau : le respect, la tenue et cette fierté toute simple d'être ensemble.
Que Dieu éclaire nos cœurs et protège Oran, notre mémoire et notre fierté.
Et qu'Il nous rappelle que tant qu'il reste un peu d'amour à donner, rien n'est
jamais vraiment perdu. Incha'Allah.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https:// kadertahri.blogspot.com/
