« Chaque mot français que j’apprenais m’éloignait davantage
de ma mère », écrivait Kateb Yacine.
Quarante ans
plus tard, une caste d’orphelins volontaires continue d'hurler au sacrilège dès
qu’on touche à la tétine coloniale.
Il a suffi
d'une simple décision d'arbitrage reculé le français d'une petite année dans
les salles de classe, au profit de l'anglais pour déclencher un choc
anaphylactique chez nos marquis de la Francophonie. On assiste depuis à une
hystérie collective, un festival de larmes de crocodiles et d'âneries
prétentieuses maquillées en « rigueur pédagogique ».
Nos érudits
du dimanche croient avoir percé le mystère de l'Histoire. Ils débarquent le
menton haut pour nous asséner leur trouvaille suprême : « Mais enfin,
l’anglais aussi est une langue coloniale ! C’est la langue de Balfour, du grand
Satan américain ! Et l’arabe alors ? N'a-t-il pas colonisé les Berbères ? »
On attendait
le couplet, le voilà livré sur plateau d'argent par l'aile républicaine du
salon.
Quelle
profondeur sociologique ! À les entendre, une langue porterait dans ses gênes,
par essence, le germe du crime ou de la vertu. On en est réduit à rappeler des
évidences élémentaires devant tant de vide : le français n’est pas colonial à
Paris, l’anglais n’est pas impérialiste à Londres. Une langue devient un outil
de domination uniquement quand un pouvoir s'en sert pour étouffer le peuple,
confisquer les institutions, privatiser les carrières et régner par procuration.
Mais ne nous
y trompons pas. Derrière ces contorsions intellectuelles, il n'y a aucun débat
sur l'ouverture aux langues étrangères. Le vrai problème de nos passionnés de
la langue de Molière, c'est la trouille panique de perdre leur privilège de
caste. Le français chez nous n'a jamais été pensé comme une langue étrangère
parmi d'autres ; il a été érigé en super-langue, en diplôme
d'aptitude à la citoyenneté, en barrière à l'entrée des cabinets ministériels
et de la haute société. Toucher à son monopole éducatif, c'est menacer le fonds
de commerce d'une minorité rentière.
Alors, pour
défendre leur bifteck social, la cavalerie idéologique déboule grand train. Les
voilà qui sortent le grand jeu : la « modernité », la « tolérance
», le rempart contre « le fanatisme » et la « barbarie ».
L'équation est aussi grossière que commode : si vous parlez français, vous êtes
un esprit éclairé et progressiste ; si vous parlez arabe, vous êtes un
archaïque en puissance, un gardien du dogme, un obscurantiste à neutraliser. Il
fallait oser transférer sur le sol algérien, en plein XXIe siècle, le vieux
logiciel du colonisateur venu apporter la lumière aux indigènes.
Cette
arnaque intellectuelle ne vient pas de nulle part. C’est le sous-produit
pernicieux de la « gauche coloniale » française. Hier, les hussards noirs de
Jules Ferry masquaient l'infamie des enfumades sous les fards du « progrès
civilisateur ». Aujourd'hui, leurs héritiers locaux continuent d'agiter
les mêmes chiffons : la laïcité de salon, l'occidentalisme béat et le mépris du
bled.
Le plus
savoureux si l'on aime le comique grimaçant
reste le spectacle de ces partis politique experts en embrigadement, qui
crient soudain à la « politisation de l'école » dès que leur
langue de confort perd un millimètre de terrain.
Mais le
sommet de la farce le vrai chef-d'œuvre kafkaïen de ce vaudeville est tombé au
détour d'un débat. On apprend de la bouche même d'un des grands gourous de
cette croisade linguistique, conseiller de haut vol au ministère de l'Éducation
pendant des années, qu'il ne maîtrise même pas l'arabe ! Mieux : sa ministre de
tutelle peinait à aligner trois phrases correctes dans la langue nationale du
pays dont elle gérait l'école.
Des
mandarins analphabètes dans la langue du peuple qu'ils sont censés instruire !
On imagine la scène : des docteurs en pédagogie qui ont besoin d'un traducteur
pour lire les manuels scolaires de leurs propres élèves. Même Shakespeare
n'aurait pas osé une pareille mascarade.
Il est temps
de sortir du ridicule et de nommer les choses. Ces gens ne défendent pas la
culture, ils défendent leur guichet. Un vrai patriote ne cherche pas à ériger
une langue contre une autre pour entretenir des guerres de tranchées. Il remet
chaque outil à sa place utilitaire. Le français n'a pas à être le berger d'un
peuple souverain, ni le filtre de ses élites. Qu'il redescende au rang qu'il
n'aurait jamais dû quitter : une langue étrangère parmi d'autres, ni sacrée, ni
maudite, et certainement plus au-dessus des lois de la République
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
