Sansal : Le Martyr à un million d’euros

L'Urgence du tiroir-caisse

Qu’il est beau, le grand roman de la dissidence contemporaine ! On nous murmure à l’oreille, avec le trémolo d'usage dans les rédactions parisiennes, qu'il faut lire La Légende de Boualem Sansal comme on lirait le testament d'un nouveau Soljenitsyne. Pensez donc : un texte écrit en quarante jours, dans la fureur et la « nervosité diffuse d’une ponctuation expressive ». Quarante jours ! C’est le temps qu’il fallut au Christ pour traverser le désert, et c’est visiblement le temps qu’il faut à un esprit libre pour convertir ses souffrances carcérales en un produit éditorial hautement inflammable, calibré pour les plateaux de fin de soirée.

La critique officielle, saisie d'une pudeur de rosière, baisse les yeux sur les détails vulgaires du martyre. Elle préfère analyser « l’état de tension » de la phrase plutôt que la tension nerveuse du compte en banque. Car le dissident est pointilleux : chassé du gratuit logis que lui prêtait Gallimard, le voilà obligé de se jeter dans les bras enveloppants, et surtout richissimes, de la pieuvre Bolloré. Un petit million d'euros d'à-valoir pour venir pleurer sur sa « dépossession » dans les colonnes des magazines de droite, entre un entretien croisé avec Philippe de Villiers et une complainte sur les SDF de Versailles. C'est ce qu'on appelle, dans le jargon de la haute résistance littéraire, le tarif syndical de l'indignation.

Le guichet des causes perdues

Il faut savourer le comique de situation. Notre homme nous explique, sans ciller, qu'il a « refusé la grâce » du dictateur d'Alger, mais sa famille – la pauvrette – l'a forcé à faire ses bagages. On ne saurait trop remercier cette cellule familiale si prévenante, qui permet à l'écrivain de garder la pureté du héros intransigeant tout en profitant du confort d'un retour en France par le premier vol. Le voici donc transfiguré en « dossier en devenir », en numéro d’écrou sanctifié, brandi à l’Assemblée nationale par une droite dure qui n’a jamais autant aimé les Algériens que lorsqu'ils sont enfermés ou qu’ils crachent sur leur propre pays.

Quelle merveilleuse ironie de voir un homme qui prétend lutter contre « la peur quand elle s'installe dans la langue » venir fignoler sa grammaire chez un milliardaire connu pour sa propension à nettoyer ses rédactions au lance-flammes et à imposer le silence à coups de procès en diffamation. Mais la cohérence est un luxe de pauvre, et notre grand homme a désormais un standing à tenir.

La comédie du blanchiment esthétique

Et que fait la bonne conscience de gauche face à ce spectacle ? Elle chipote. Elle regrette doucement, sur un ton de reproche maternel, que le « côté polémique gâche un peu l’équilibre du livre ». Ces délicats esprits ne s’émeuvent qu’un pamphlet de combat manque de la sérénité d'un haïku japonais. Ils refusent de voir ce que cette Légende a de profondément grotesque : un homme qui a troqué l'arbitraire d'une dictature militaire contre le carnet de chèques d'une multinationale de l'esprit, tout en demandant qu'on l'applaudisse pour son courage.

Ne gâchons pas notre plaisir. Admirons la performance. Courons acheter ce chef-d'œuvre de l'urgence littéraire à 22 euros, magnifiquement lu par Daniel Mesguich pour les oreilles fatiguées de la bourgeoisie. Regardons ce grand résistant piquer ses idées « à droite et à gauche »  surtout là où le million est garanti , et laissons-nous bercer par cette certitude si réconfortante : aujourd’hui, pour abattre les tyrans, il ne faut plus des barricades, il suffit d’un bon agent littéraire et d’un sens très aiguisé du timing médiatique.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  

 https://kadertahri.blogspot.com/

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire