France : L’Algérie n’est plus une colonie, et ça les rend fous

 




L’extrême droite française adore parler d’« humiliation ». C’est devenu son parfum préféré : une fragrance de sueur froide impériale et de nostalgie coloniale rance. À lire le général Gomart dans le JDD, on découvre une France transformée en principauté tremblante, terrorisée par des consulats algériens, des demandes de visas et quelques vieillards du bled venus finir leur retraite à Marseille. Napoléon doit se retourner dans son tombeau : la grande puissance nucléaire serait désormais prise en otage par des tampons administratifs et des formulaires CERFA.

Le plus fascinant dans ce texte n’est pas ce qu’il dit de l’Algérie. C’est ce qu’il révèle de la droite française : une incapacité pathologique à accepter que l’ancienne colonie soit devenue un État souverain qui n’obéit plus aux injonctions de Paris.

Car enfin, de quoi parle-t-on réellement ? D’un pays que la France a colonisé pendant cent trente-deux ans. D’un système où les Algériens étaient des sujets sans droits dans leur propre terre. D’une guerre coloniale faite de torture, d’exécutions sommaires, de villages rasés et de disparitions. Mais dans cette étrange pièce de théâtre réactionnaire, l’histoire est inversée : le colonisateur devient victime, et l’ancien colonisé devient suspect par nature.

Le procédé est grossier mais efficace. On mélange immigration, islam, sécurité, banlieues et diplomatie dans le même shaker anxiogène. Et soudain apparaissent ces fameux « 8 millions de Franco-Algériens » évoqués comme une menace potentielle. Voilà le cœur idéologique du texte. Pas la diplomatie. Pas les visas. Pas les OQTF. Le vrai sujet, c’est la suspicion permanente envers des citoyens français que cette droite regarde encore comme des corps étrangers.

Le général parle de « relation asymétrique ». Il a raison, mais pas dans le sens qu’il croit. L’asymétrie, c’est une ancienne puissance coloniale incapable de regarder son passé autrement qu’avec arrogance ou amnésie. L’asymétrie, c’est une classe politique française qui exige repentance du monde entier mais refuse d’admettre ses propres crimes coloniaux autrement qu’à voix basse, entre deux inaugurations de plaques commémoratives.

Et quelle démonstration de virilité géopolitique nous propose-t-on ? Réduire les visas. Fliquer les transferts financiers. Suspecter chaque influence religieuse. Réécrire les accords de 1968. Toute la boîte à outils du petit préfet colonial frustré. On imagine déjà les stratèges du JDD dessinant des flèches rouges sur des cartes comme dans un mauvais remake de “OSS 117 : Panique au consulat”.

Cette obsession de « reprendre le contrôle » révèle surtout une vérité embarrassante : une partie de la droite française n’a jamais accepté la décolonisation. Elle supporte mal qu’Alger parle d’égal à égal avec Paris. Elle voudrait une Algérie docile, silencieuse, reconnaissante — bref, une colonie sans le coût administratif de la colonisation.

Le plus comique reste cette mise en scène d’une France impuissante. La septième puissance mondiale, membre permanent du Conseil de sécurité, dotée de l’arme nucléaire, prétend vaciller devant la Grande Mosquée de Paris et quelques consulats. À ce niveau-là, ce n’est plus de la géopolitique : c’est du théâtre de boulevard pour éditorialistes en manque de guerre froide.

Le problème de la diplomatie française n’est pas qu’elle serait « trop faible » avec l’Algérie. Le problème est qu’elle reste prisonnière d’un logiciel postcolonial sénile où toute indépendance algérienne est vécue comme une insolence.

Et derrière les grands mots sur la République, on retrouve toujours la même vieille musique : désigner l’Arabe, l’immigré, le musulman ou le Franco-Algérien comme cause profonde du malaise français. C’est le fond de commerce de cette droite : faire oublier les inégalités sociales, l’effondrement des services publics et les faillites politiques en fabriquant un ennemi intérieur permanent.

À force de regarder l’Algérie avec les yeux du ressentiment colonial, certains en France finissent surtout par révéler leur propre faiblesse : celle d’un pays incapable de penser l’après-empire autrement que dans la nostalgie, la peur et la crispation identitaire.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/

 

 

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