Il faut regarder cette scène en face. La regarder longtemps. Sans détourner les yeux comme le fait l’Occident médiatique depuis des décennies avec la discipline d’un valet bien dressé.
Des milliers de jeunes Israéliens défilent dans Jérusalem en hurlant « Mort aux Arabes ». Ils crachent leur haine comme on recrache un noyau d’olive après un banquet nationaliste. Ils promettent l’incendie des villages palestiniens, paradent sous protection policière, escortés par des ministres d’extrême droite transformés en mascottes de la purification ethnique. Et le monde occidental regarde cela avec la componction embarrassée d’un notaire surpris dans une maison close. ()
Imagine-t-on un seul instant des milliers d’Arabes défiler en criant « Mort aux Juifs » dans une capitale arabe sous protection des forces de l’ordre, avec des ministres applaudissant la foule ? Les rédactions occidentales parleraient d’une “nuit de cristal imminente”, de “barbarie civilisationnelle”, de “retour des heures les plus sombres”. Les plateaux de télévision se couvriraient de spécialistes à mine funéraire. Les éditoriaux suinteraient l’effroi moral. On convoquerait la mémoire européenne comme un gendarme spectral.
Mais ici non.
Ici, le racisme est tropicalisé. Administré. Contextualisé. Rationalisé. On parle “d’ultranationalistes”, “de tensions”, “d’incidents”. Comme si le cri “Mort aux Arabes” relevait d’une turbulence folklorique comparable à des supporters ivres après un match de football. Le meurtre verbal devient une couleur locale.
Voilà le vrai scandale : non seulement la haine existe, mais elle bénéficie d’une immunité morale.
Le plus obscène n’est même plus le fanatique. Le fanatique suit sa logique jusqu’au bout ; il est le fruit monstrueux d’un climat politique. Non, le plus obscène est le chroniqueur occidental qui continue de parler de “la seule démocratie du Moyen-Orient” pendant que des foules appellent publiquement à l’effacement d’un peuple. Le plus obscène est cette presse qui dissèque chaque mot palestinien avec les pincettes de la psychiatrie sécuritaire mais qui traite les appels au meurtre anti-arabe comme des débordements regrettables d’une jeunesse un peu trop enthousiaste.
La vérité, c’est qu’il existe dans le regard occidental une hiérarchie des victimes.
Le Palestinien n’est pas seulement un homme occupé ; il est l’homme auquel l’Occident refuse jusqu’au droit élémentaire d’incarner l’innocence. Même mort, il demeure suspect. Même écrasé sous les gravats, il doit encore présenter ses papiers moraux devant le tribunal médiatique. Son cadavre passe un contrôle d’identité.
Et pendant ce temps, les pyromanes paradent avec des drapeaux.
Depuis des années, une partie des médias européens fonctionne comme une entreprise de désodorisation morale. Elle parfume les mots pour empêcher l’odeur du réel de parvenir jusqu’aux consciences. On ne dit plus colonialisme : on dit “conflit”. On ne dit plus suprémacisme : on dit “sécurité”. On ne dit plus déshumanisation : on dit “tensions communautaires”. Le langage sert à blanchir les crimes comme les vieilles blanchisseries lavaient autrefois les draps tachés des maisons bourgeoises.
Le plus tragique est peut-être ailleurs : cette haine n’est plus marginale. Elle est institutionnelle, électorale, gouvernementale. Elle défile à visage découvert parce qu’elle sait qu’elle ne sera ni punie, ni isolée, ni même réellement condamnée. Elle sait que l’Occident aboie parfois pour sauver les apparences, mais qu’il continue ensuite à livrer les armes, les tribunes diplomatiques et les absolutions médiatiques.
Nous vivons une époque où l’on exige des Palestiniens une sainteté que l’on n’exige jamais de leurs bourreaux.
On leur demande de mourir poliment.
De souffrir avec modération.
D’enterrer leurs enfants sans élever la voix.
D’accepter leur propre effacement avec les bonnes manières d’un peuple civilisé.
Et lorsque certains refusent cette disparition programmée, alors toute la machine narrative occidentale se remet en marche : contextualisation du dominant, criminalisation du dominé, recyclage industriel de la peur arabe.
Le drame est là : ce racisme-là n’est pas une anomalie du système. Il en est le produit logique. Toute occupation longue finit par fabriquer sa théologie de la supériorité. Toute impunité prolongée finit par produire des foules convaincues que l’autre peuple est un obstacle biologique.
Les cris de Jérusalem ne sont pas un accident. Ils sont la vérité qui déborde enfin du masque et le silence gêné des grandes consciences occidentales n’est pas de la prudence diplomatique. C’est une complicité culturelle.
Les empires ont toujours eu besoin de journalistes capables de regarder un incendie humain en parlant de météo.
A/Kader Tahri
/ Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser
qu’elles soient comme ça. »
https://kadertahri.blogspot.com/

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