Le Makhzen du royaume : disciple de Brigitte Bardot :
Quand un
chien cuisiné pour l’Aïd devient le scandale national, c’est peut-être le signe
qu’on ne veut plus parler de ce qui ronge réellement les Marocains : la vie
chère, l’appauvrissement et le divorce entre les discours officiels et la
réalité quotidienne.
Voilà donc où nous en sommes.
Un youtubeur filme un chien cuisiné pour l’Aïd et tout
le pays s’étrangle d’indignation. Les associations protestent, les procureurs
s’activent, les médias s’emballent, les autorités se mobilisent avec une
célérité remarquable. En quelques heures, la machine institutionnelle démontre
qu’elle sait parfaitement voir, entendre et réagir.
Quelle efficacité admirable.
Il est vrai qu’un chien mort a parfois plus de chance
d’être entendu qu’un citoyen vivant.
Car derrière cette sordide affaire se cache une question
infiniment plus dérangeante : qu’est-ce qui a conduit un individu à faire du
renoncement au mouton de l’Aïd le scénario central de sa provocation ? Pourquoi
cette mise en scène trouve-t-elle un écho dans une société où des millions de
familles ont dû renoncer à un rite devenu économiquement inaccessible ?
Mais de cela, il faudrait surtout ne pas parler.
Il est tellement plus confortable de juger le monstre
que de regarder le miroir.
Depuis des mois, le citoyen marocain assiste à un
spectacle surréaliste. D’un côté, les responsables officiels rivalisent de
communiqués triomphants. Le Maroc grimpe dans les classements. Le Maroc attire
les investissements. Le Maroc construit des infrastructures. Le Maroc accumule
les distinctions internationales. Le Maroc devient une puissance émergente dans
les discours.
De l’autre côté, le consommateur découvre chaque matin
que son portefeuille, lui, n’a manifestement pas été informé de cette ascension
historique.
Le mouton devient un produit de luxe. La viande devient
un souvenir. Les fruits et légumes deviennent des objets de spéculation. Le
logement devient un privilège. L’endettement devient un mode de survie.
Mais rassurons-nous : les tableaux Excel sont
excellents.
Le génie du système est là.
Transformer la souffrance sociale en problème de
perception.
Si vous n’arrivez plus à remplir votre panier, c’est que
vous ne comprenez pas les indicateurs macroéconomiques.
Si votre salaire fond plus vite qu’un glaçon dans le
désert, c’est que vous manquez de patriotisme statistique.
Si vous ne parvenez plus à sacrifier un mouton pour
l’Aïd, c’est probablement parce que vous n’avez pas suffisamment étudié les
rapports des institutions financières internationales.
Ainsi fonctionne le miracle.
Le citoyen devient pauvre mais le pays devient riche.
Étrange alchimie où les chiffres grossissent à mesure
que les assiettes rétrécissent.
L’affaire du youtubeur révèle surtout une vérité
embarrassante : le grotesque prospère toujours sur les ruines du réel. Lorsque
la normalité devient inaccessible, l’absurde finit par prendre sa place. Quand
une fête religieuse se transforme en épreuve budgétaire, quand le pouvoir
d’achat s’effondre sous les applaudissements officiels, les provocateurs
trouvent un terrain fertile pour leurs outrances.
Le scandale n’est donc pas seulement dans la casserole.
Il est dans le système qui prétend que tout va mieux
pendant que les citoyens calculent le prix de chaque bouchée.
Naturellement, les gardiens du récit national répondront
que ces critiques sont excessives. Ils invoqueront les investissements, les
autoroutes, les ports, les statistiques et les perspectives. Ils exhiberont les
trophées économiques comme d’autres exhibent des médailles.
Mais un peuple ne mange pas des classements.
Une mère de famille ne remplit pas son réfrigérateur
avec des indicateurs de croissance.
Un retraité ne paie pas ses factures avec des
communiqués de satisfaction.
Et un jeune sans avenir ne nourrit pas son espoir avec
des graphiques.
Le plus tragique est peut-être cette fracture grandissante
entre le discours officiel et l’expérience quotidienne. Plus les difficultés
deviennent visibles, plus les célébrations deviennent grandioses. Plus la
colère monte, plus les autosatisfactions se multiplient.
Comme si la réalité devait finir par céder devant la
propagande.
Comme si répéter mille fois qu’un citoyen est heureux
pouvait remplir son assiette.
Alors oui, la vidéo du chien choque.
Mais elle choque moins que cette étrange monarchie
statistique où l’on trouve plus facilement des félicitations pour les
performances macroéconomiques que des solutions pour les performances
catastrophiques du pouvoir d’achat.
Le véritable scandale n’est pas qu’un youtubeur ait
transformé un chien en spectacle.
Le véritable scandale est qu’un pays entier soit
progressivement contraint de transformer ses renoncements en mode de vie,
pendant qu’une élite continue de célébrer ses victoires dans un banquet dont la
majorité des convives ont été exclus.
Et dans ce théâtre de l’absurde, le chien de l’Aïd n’est
pas la cause du malaise.
Il n’en est que le symptôme le plus grotesque.
A/T
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« Il faut dire
les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »
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