Bruno Retailleau : quand le costume remplace le pouvoir :

À chaque explosion médiatique, c'est la même mécanique. Une voiture brûle, une vitrine vole en éclats, des images tournent en boucle sur les chaînes d'information, et aussitôt la droite sécuritaire ressort son catalogue de solutions miracles. Cette fois, Bruno Retailleau nous propose la reconnaissance faciale et une forme de « responsabilité solidaire » pour les casseurs.

Traduisons : puisque l'État n'arrive pas toujours à identifier précisément qui a fait quoi dans une foule, il faudrait pouvoir élargir la culpabilité à l'ensemble du groupe.

L'idée est sidérante. Mais elle est présentée avec un tel aplomb qu'elle finit presque par paraître raisonnable.

Car c'est bien là le tour de passe-passe.

On commence par agiter le spectre du chaos. On montre les scènes les plus spectaculaires, les plus choquantes. Puis on explique que les principes fondamentaux du droit seraient devenus un luxe que la situation ne permettrait plus. La responsabilité individuelle ? Trop compliquée. Les garanties judiciaires ? Trop lentes. Les libertés publiques ? Un obstacle à l'efficacité.

Et voilà comment des mesures qui auraient suscité un tollé il y a quelques années sont désormais servies comme des évidences.

Le plus frappant, dans cette affaire, ce n'est même pas la proposition elle-même. C'est l'enthousiasme quasi messianique qui l'accompagne. À lire certains éditorialistes, Bruno Retailleau ne serait plus un responsable politique parmi d'autres. Non. Il serait devenu le dernier rempart avant l'effondrement national.

Lui ou le néant.

Lui ou le désastre.

Lui ou les ténèbres.

On exagère à peine.

Le récit est tellement caricatural qu'il en devient involontairement comique. Chaque élection nous produit son sauveur autoproclamé, son homme providentiel censé redresser une France que l'on décrit comme agonisante depuis quarante ans. Et pourtant, malgré tous ces chevaliers de l'ordre successifs, le fameux effondrement annoncé reste obstinément reporté.

Ce qui est vendu aujourd'hui comme de la fermeté ressemble surtout à une fuite en avant sécuritaire. Quand les réponses sociales manquent, quand les inégalités explosent, quand les services publics reculent et que la défiance démocratique progresse, il reste toujours une solution commode : promettre davantage de contrôle.

Plus de caméras.

Plus de fichiers.

Plus de surveillance.

Plus de pouvoir pour l'appareil répressif.

Toujours plus.

Comme si la technologie pouvait remplacer la politique.

Comme si un logiciel de reconnaissance faciale allait résoudre ce qu'aucun gouvernement n'a voulu traiter à la racine.

Et puis il y a cette contradiction délicieuse. Ceux qui passent leur temps à célébrer les libertés occidentales, l'État de droit et les valeurs républicaines sont souvent les premiers à considérer ces mêmes principes comme des gênes dès qu'ils ralentissent leur agenda sécuritaire.

La présomption d'innocence devient une faiblesse.

La protection de la vie privée devient une naïveté.

Les contre-pouvoirs deviennent des obstacles.

La justice devient trop lente lorsqu'elle refuse d'obéir à l'urgence médiatique.

À force de vouloir gouverner par la peur, certains finissent par considérer les libertés comme un problème.

Au fond, cette proposition en dit moins sur les violences du soir de la finale que sur l'état d'une partie de la droite française. Une droite qui semble avoir renoncé à convaincre autrement qu'en alarmant. Une droite qui transforme chaque crise en argument électoral. Une droite qui promet l'ordre comme d'autres promettaient autrefois le grand soir.

Sauf qu'à force d'annoncer l'apocalypse à chaque fait divers et le salut à chaque nouveau chef, le scénario finit par lasser.

Et le costume de l'homme providentiel ressemble de plus en plus à un uniforme de campagne électorale.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/

 

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