Alors voilà. Une partie de la presse marocaine nous annonce, tambours royaux
et trompettes subventionnées, l’arrivée imminente du premier avion de
production “Made in Morocco”. Rien que ça. Après les satellites de
communication, les ports géants, les lignes TGV traversant un royaume où une
partie du peuple peine encore à traverser le mois, voici maintenant
l’aéronautique nationale. Le prestige vole haut ; les salaires, eux, restent
collés au tarmac.
Il faut admirer la mise en scène. Dans les
brochures officielles, le Maroc devient une “plateforme industrielle
stratégique”, un “hub aéronautique africain”, un “modèle de compétitivité”.
Traduction en langue moins diplomatique : une zone de sous-traitance élégante
où des multinationales viennent chercher ce que l’Europe ne peut plus exploiter
chez elle sans provoquer quelques grèves gênantes et deux ou trois
documentaires scandalisés.
Car derrière le fantasme du “Made in Morocco”,
il y a surtout une réalité beaucoup moins photogénique : des ouvriers payés une
fraction des standards occidentaux, des protections sociales minimalistes, une
pression permanente sur les coûts, et cette vieille recette néolibérale
repeinte aux couleurs du drapeau national. On appelle cela “industrialisation”.
D’autres appelleraient ça une économie de dépendance maquillée en fierté
patriotique.
Le plus fascinant reste le génie narratif du
système : faire passer l’exploitation pour un triomphe national. Une entreprise
étrangère délocalise une partie de sa production pour réduire ses coûts
salariaux, et la presse locale célèbre “la confiance des investisseurs”. Quel
prodige sémantique. Quand un salarié européen perd son emploi, c’est une
“restructuration”. Quand un ouvrier marocain accepte un salaire de survie pour
assembler des pièces aéronautiques destinées aux marchés riches, cela devient
“l’émergence industrielle du royaume”. Le capitalisme adore les frontières :
elles permettent de payer différemment des êtres humains qui produisent
pourtant la même valeur.
Et puis il y a cette obsession du prestige
technologique. L’avion ! Symbole ultime de modernité. On veut faire croire
qu’un pays entre dans l’histoire parce qu’il visse quelques composants
aéronautiques sous licence étrangère. Comme si la souveraineté industrielle se
résumait à accueillir des chaînes de montage dépendantes de capitaux, de
brevets et de décisions prises ailleurs. Ce n’est pas une indépendance
industrielle ; c’est un Airbnb géant pour multinationales pressées de réduire
leur masse salariale.
Le plus cruel, c’est que les propagandistes du
miracle marocain parlent sans cesse de “compétitivité”, ce mot obscène utilisé
pour donner une allure scientifique à la compression sociale. Être
“compétitif”, dans ce modèle, signifie surtout être moins cher que le voisin.
Moins cher que l’Espagne. Moins cher que la Turquie. Moins cher que l’Europe de
l’Est. Jusqu’au jour où un autre pays plus pauvre acceptera encore moins. Le patriotisme
industriel version low-cost : une course mondiale vers le salaire le plus bas,
emballée dans des communiqués triomphants.
Mais attention : il ne faudrait surtout pas
gâcher la fête avec des questions vulgaires. Qui capte réellement la richesse produite
? Quelle part revient aux travailleurs ? Quels droits syndicaux ? Quelle
autonomie technologique réelle ? Quel tissu national de recherche ? Silence
radio. Dans le théâtre du prestige, l’ouvrier doit rester figurant. Il serre
les dents pendant que les élites coupent des rubans et posent devant des
maquettes d’avion comme des enfants émerveillés dans un salon du Bourget sous
climatisation.
Cette fascination pour les symboles
industriels cache souvent une vérité plus embarrassante : certains États du Sud
ne construisent pas une puissance autonome, ils perfectionnent leur rôle dans
la chaîne mondiale de la main-d’œuvre bon marché. On leur vend du rêve
technologique pendant qu’ils louent leur jeunesse au prix de gros.
Alors oui, un avion “Made in Morocco”,
c’est peut-être excellent pour les unes de journaux et les vidéos
institutionnelles saturées de musique épique. Mais un pays ne devient pas
puissant parce qu’il assemble des pièces sous supervision étrangère. Il devient
puissant quand ses travailleurs vivent dignement, quand la richesse ne remonte
pas uniquement vers les actionnaires et les vitrines du pouvoir, quand le
progrès cesse d’être une affiche publicitaire destinée à faire oublier la
précarité qui la finance.
Le
reste n’est qu’un décor de salon aéronautique : brillant de loin, creux de
près.
Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé,
observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça https://kadertahri.blogspot.com/

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