Le faux
raisonnement : faudrait-il donc attendre les bombes pour construire une armée ?
Il existe une catégorie d'articles dont le véritable
sujet n'est jamais celui annoncé par le titre. On croit lire une réflexion sur
les dépenses militaires ; on découvre, en réalité, un exercice plus ancien, plus confortable et surtout plus révélateur :
expliquer pourquoi certains États auraient naturellement le droit de se
préparer à la guerre quand d'autres devraient presque s'excuser de vouloir
préparer la paix.
L'article du
journal le Point consacré au budget militaire algérien appartient précisément à
cette famille d'écrits où le commentaire géopolitique se déguise en évidence
morale. Tout commence par une phrase conçue pour produire un réflexe pavlovien
: « deuxième armée la plus coûteuse du monde pour un pays qui n'est pas en
guerre. » Voilà l'accroche. Voilà le verdict. Le procès est déjà instruit
avant même que le lecteur ait ouvert le dossier.
À première
vue, la formule paraît frappée au coin du bon sens. Elle est surtout frappée au
coin d'un raccourci intellectuel. Car enfin, depuis quand une armée se
construit-elle une fois les combats commencés ? Depuis quand la stratégie
consiste-t-elle à attendre que les premiers missiles tombent pour découvrir qu'il
aurait peut-être fallu former des équipages, entretenir des chaînes
logistiques, moderniser les systèmes de défense aérienne ou renouveler une
flotte vieillissante ?
Il existe
des sophismes si séduisants qu'ils finissent par passer pour des évidences.
Celui-ci est de la famille des plus paresseux : « L'Algérie n'est pas en
guerre ; pourquoi dépense-t-elle autant pour son armée ? » La phrase est
courte, efficace, presque irrésistible. Elle tient dans un titre. Elle ne
résiste pourtant pas à cinq minutes de réflexion.
À ce
compte-là, pourquoi assurer sa maison avant l'incendie ? Pourquoi financer les
pompiers lorsqu'aucune forêt ne brûle ? Pourquoi entretenir une digue tant que
la mer demeure calme ? Pourquoi vacciner avant l'épidémie ? Le principe est
toujours le même : la prévoyance paraît inutile… jusqu'au jour où son absence
coûte infiniment plus cher.
Une armée
moderne n'est pas une réaction ; elle est une anticipation. Les doctrines
contemporaines de défense reposent sur la dissuasion, la préparation et la
crédibilité. Former des pilotes, entraîner des équipages, renouveler des
équipements ou bâtir une industrie de défense exige des années, parfois des
décennies. Imaginer qu'un État puisse improviser sa sécurité au premier jour
d'un conflit relève moins de la stratégie que de la fiction.
Le plus
étonnant est que ceux qui tiennent aujourd'hui ce raisonnement n'oseraient
jamais l'appliquer aux pays dont ils célèbrent pourtant le réarmement.
Le double
standard : quand la géographie change aussi la morale
Depuis 2022,
le mot d'ordre est devenu le même dans presque toutes les capitales européennes
: réarmer. Berlin débloque des sommes exceptionnelles, Varsovie augmente
fortement ses crédits militaires, Paris renforce sa programmation, les pays
nordiques accélèrent leurs acquisitions. Les mêmes décisions sont saluées comme
des preuves de lucidité stratégique, de responsabilité politique et
d'anticipation face à un environnement international dégradé.
Personne ne
s'indigne que ces États investissent sans être directement en guerre sur leur
territoire. Personne ne réduit leurs choix à une lubie militariste. Au
contraire, la préparation est érigée en vertu.
Puis vient
l'Algérie. Et soudain, la règle change.
Les mêmes
mécanismes de dissuasion deviennent suspects. Les mêmes investissements
deviennent excessifs. Les mêmes arguments cessent d'être recevables. Ce qui
était présenté comme une nécessité pour les uns devient une anomalie pour les
autres.
Il ne s'agit
plus d'une différence d'analyse. Il s'agit d'une différence de traitement.
Cette
géométrie variable est révélatrice. Les principes ne changent pas ; seuls les
acteurs changent. Ce n'est donc pas la logique stratégique qui est contestée,
mais la légitimité de celui qui l'applique.
L'ironie est
mordante : l'Europe explique depuis des années que la paix se protège par la
force de la dissuasion. Mais lorsque cette même logique est revendiquée par un
État du Sud, certains découvrent subitement les vertus d'un pacifisme
budgétaire dont ils ne se réclament jamais lorsqu'il s'agit de leurs propres
gouvernements.
Le véritable
enjeu : ce qui dérange n'est pas le budget, mais la souveraineté
Le débat
dépasse largement les chiffres. Les budgets militaires sont discutables, comme
toutes les politiques publiques. Ils peuvent être critiqués, comparés, évalués.
C'est le propre d'une démocratie.
Mais encore
faut-il appliquer les mêmes critères à tous.
Or, ce que
révèle cette controverse, c'est une difficulté plus profonde : accepter qu'un
État non occidental définisse lui-même ses priorités stratégiques, modernise
son outil de défense et affirme son autonomie sans que ces choix soient
immédiatement interprétés à travers le prisme de la suspicion.
L'Algérie
n'évolue pas dans un vide géopolitique. Elle partage des frontières avec une
région marquée par des crises prolongées, des trafics transfrontaliers, des
groupes armés et des recompositions sécuritaires majeures. On peut débattre du
niveau de ses dépenses ; on ne peut sérieusement prétendre que son
environnement stratégique serait exempt de risques.
La véritable
question est ailleurs : pourquoi le droit d'anticiper serait-il universel
lorsqu'il s'exerce à Paris, Berlin ou Varsovie, mais discutable lorsqu'il
s'exerce à Alger ?
À cet
instant, le débat cesse d'être militaire. Il devient politique. Il révèle une
hiérarchie implicite des souverainetés, où certains États seraient spontanément
jugés responsables lorsqu'ils renforcent leur défense, tandis que d'autres
devraient constamment justifier l'exercice d'un attribut pourtant élémentaire
de leur indépendance.
C'est
précisément cette hiérarchie qu'il convient de contester.
La
souveraineté ne se sollicite pas. Elle ne se négocie pas dans les colonnes d'un
éditorial. Elle s'exerce. Une armée crédible ne garantit pas qu'un conflit n’éclate
jamais. Elle augmente les chances qu'un adversaire y renonce. C'est le principe
même de la dissuasion.
Au fond, la
polémique n'a peut-être jamais porté sur le montant d'un budget militaire. Elle
révèle surtout une difficulté persistante à regarder l'Algérie comme un acteur
stratégique à part entière, capable de définir lui-même ses intérêts et les
moyens de les défendre.
Et c'est
sans doute là que réside le véritable malaise : non dans l'existence d'une
armée moderne, mais dans l'idée qu'elle puisse être le fruit d'une souveraineté
pleinement assumée.
À lire, à partager et à méditer (sans majuscules d'État) !
sur https://wahrani31.substack.com/ A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
