Et si le
véritable scandale n'était pas l'immigration... mais la manière dont certains
transforment chaque crise en croisade idéologique ?
La presse extrême droite de France, qui nous rapporte les évènements de
Ceuta, personnellement j’estime à juste titre que c'est donc organisé par le
Maroc, et pas un mot des média occidentaux ! Ça me semble en effet
d'autant plus gros que beaucoup sont déjà repartis au Maroc. Ça me rappelle
beaucoup la "marche verte" vers le Sahara en 1975.
Mais il ne faut pas fâcher leur ami le roi, les
riads et vacances à Marrakech ou Essaouira sont en jeu pour ces journalistes
À les entendre, tout serait limpide. Ceuta ne serait plus une crise
diplomatique, ni un épisode géopolitique, ni la frontière sous tension de deux
continents. Non. Pour la presse d’extrême droite française et sa cohorte
d’éditorialistes en mal de déclin, Ceuta serait la preuve ultime de l’agonie de
l’Europe, le grand signe précurseur de l’« effondrement civilisationnel
» prophétisé depuis des décennies.
Il faut
reconnaître une constance à cette école du pire : elle transforme chaque
convulsion du monde en confirmation de ses propres dogmes. Une émeute ? La
décadence. Une baisse de natalité ? La décadence. Une crise aux frontières ? La
décadence. Le réel n'est plus analysé ; il est enrôlé.
À Ceuta,
lorsque des milliers de personnes prennent d'assaut les grillages en quelques
heures, les marchands d’apocalypse dégainent immédiatement leurs grands récits.
Jean Raspail remplace les diplomates, les fantasmes identitaires étouffent
l'analyse, et la géopolitique s'efface devant la surenchère théâtrale.
Mais dans ce
grand spectacle de la peur, une question fondamentale est soigneusement
étouffée : comment des milliers d'individus atteignent-ils simultanément une
frontière surarmée sans que l’État qui la borde n’ait orchestré ou au moins
toléré un tel mouvement ?
Le grand silence de la « diplomatie des riads »
L’histoire a
pourtant de la mémoire. Cette manœuvre rappelle étrangement la « Marche verte »
de 1975 vers le Sahara : une instrumentalisation méthodique des masses à des
fins d'expansion et de pression stratégique. Il s'agit d'un secret de
Polichinelle : les événements de Ceuta sont téléguidés depuis Rabat. Et pourtant,
sidérant constat, une grande partie des médias occidentaux brille par son
silence ou sa retenue déplacée.
Pourquoi une
telle pudeur ? Peut-être parce qu’il ne faut pas fâcher le Roi. Pour une
certaine élite médiatique et politique, les séjours feutrés à Marrakech, les
invitations dans les riads de luxe et la douceur des vacances à Essaouira
valent bien quelques aveuglements stratégiques. On préfère taire la
responsabilité du royaume chérifien plutôt que de gâcher des privilèges
mondains.
Lorsqu'il s'agit
de tirer à boulets rouges sur Bruxelles, les certitudes de nos pamphlétaires
abondent. Mais lorsqu'il s'agit d'interroger Rabat, les voix se font soudain
mielleuses ou prudentes. Comme si le régime marocain bénéficiait d'une immunité
intellectuelle et médiatique totale.
Le double piège : crise civilisationnelle vs
aveuglement volontaire
Pourtant,
personne n'ignore que le contrôle migratoire est devenu une arme diplomatique
majeure. Depuis plus de deux décennies, l'Union européenne subventionne l'externalisation
de ses frontières extérieures auprès de régimes tiers. En déléguant sa
sécurité, l'Europe a elle-même forgé l'outil de son propre chantage. La
migration n'est plus seulement une question humaine ou sociale : elle est
devenue une monnaie d'échange, un levier d'extorsion géopolitique.
Cette
réalité dérange deux camps symétriques et tout aussi coupables :
Les
prophètes du déclin, qui voient
dans chaque désespéré l'avant-garde d'une prétendue « invasion démographique »
et exploitent la peur pour nourrir leur fonds de commerce électoral.
Les aveugles
volontaires, qui
refusent d'admettre que certains gouvernements autoritaires utilisent
froidement les flux humains comme de la chair à canon diplomatique dans leurs
rapports de force avec l'Europe.
Les uns
fabriquent une invasion imaginaire ; les autres cultivent une naïveté complice.
Entre ces deux postures, la vérité étouffe.
Reprendre le contrôle du réel
Car enfin,
de quoi parle-t-on à Ceuta ? D'une frontière que l'Europe a abandonnée à la
sous-traitance. D'accords cyniques où la souveraineté européenne est bradée
contre des promesses de garde-chiourme. De gouvernements européens qui financent,
coopèrent, puis feignent la surprise et l'indignation lorsqu'un partenaire
décide d'ouvrir le robinet pour obtenir gain de cause sur le plan diplomatique.
Voilà le
véritable scandale. Mais ce scandale est bien moins vendeur qu'un sermon
haineux sur « la mort de l'Occident ».
Ceuta mérite
mieux que des mythes préfabriqués. Cette frontière ne raconte pas la fin de la
civilisation européenne, mais l'incohérence et la lâcheté de sa politique
étrangère. Elle révèle le piège d'une Union qui délègue ses principes et sa
sécurité à des partenaires dont les intérêts stratégiques ne sont pas les
siens.
Les
grillages de Ceuta ne séparent pas seulement deux continents. Ils séparent deux
exigences morales et intellectuelles :
Celle qui
réduit chaque crise à une prophétie apocalyptique pour flatter des bas
instincts.
Celle qui
exige de regarder les faits dans toute leur gravité, d'affronter les chantages
d'où qu'ils viennent et de dénoncer l'hypocrisie des complaisances bourgeoises.
Entre le prophète de malheur et le diplomate endormi, il existe une place urgente : celle du citoyen lucide qui refuse de sacrifier la réalité géopolitique sur l'autel des mythologies idéologiques ou des renoncements dorés. C'est cette place qu'il est temps de réoccuper haut et fort.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. »