Ils appellent cela une « loi de criminalisation ». Comme toujours quand l’Algérie ose nommer un crime colonial par son nom, la presse d’extrême droite française pousse des cris d’orfraie, se drape dans une toge de civilisation froissée et découvre soudainement les vertus sacrées de la liberté d’expression. Liberté, bien sûr, de blanchir cent trente-deux ans de conquête, d’enfumades, de massacres, de villages rasés, de torture industrielle et de spoliation méthodique. La liberté de dire que la colonisation aurait été une œuvre éducative, presque un chantier philanthropique interrompu par l’ingratitude des colonisés.
Car voilà le vrai scandale, dans leurs yeux : non pas les crimes, mais le fait qu’on les rappelle.
Pendant des décennies, une partie du débat public français a transformé la colonisation en vieille photo sépia : quelques routes, des écoles, deux clichés exotiques et un vague parfum d’aventure militaire. Le sang, lui, devait rester hors champ. Les crânes algériens dans les musées ? Un détail anatomique. Les essais nucléaires dans le Sahara ? Une parenthèse scientifique. Les milliers de disparus ? Des « excès ». Toujours ce vocabulaire de comptable moral : excès, bavures, débordements. Comme si la violence n’était pas le cœur même du système colonial mais une maladresse de parcours.
Et soudain, l’Algérie fait ce que la France refuse obstinément de faire elle-même : elle écrit juridiquement que la colonisation fut un crime d’État. Immédiatement, les éditorialistes de caserne médiatique hurlent au totalitarisme mémoriel. Eux qui réclament des lois contre les “atteintes à l’identité nationale” deviennent des libertaires dès qu’il s’agit de protéger la nostalgie coloniale. Le même camp qui applaudit les dissolutions d’associations, les interdictions de manifestations et les lois sécuritaires se découvre une passion brûlante pour Voltaire dès qu’on touche à la légende impériale.
Quelle farce.
Le plus fascinant reste cette vieille maladie française : vouloir à tout prix être aimé de ceux qu’on a dominés. L’extrême droite française ne supporte pas que l’Algérie échappe encore à son récit. Elle voudrait un ancien colonisé reconnaissant, poli, discret, éternellement sommé de dire merci pour les ports, les rails et les cimetières. Un peuple qui accepterait de commémorer ses morts à voix basse pour ne pas troubler la digestion des plateaux télé parisiens.
Mais l’Histoire a cette cruauté délicieuse : les empires meurent, et les archives parlent encore.
Alors ils ironisent sur les demandes algériennes : restitution des archives, reconnaissance officielle, réparation des sites nucléaires, retour des restes humains. Comme si exiger qu’on rende des crânes décapités relevait d’un caprice diplomatique. Comme si demander la dépollution des terres irradiées était une lubie nationaliste. Il faut entendre cette morgue. On dirait des héritiers surpris qu’on réclame enfin l’inventaire du coffre familial après le cambriolage.
Le plus obscène est ailleurs : dans cette panique devant la pénalisation de l’apologie coloniale. Car enfin, de quoi parlent-ils exactement ? Du droit de glorifier une domination raciale institutionnalisée ? Du droit de présenter la conquête comme une bénédiction historique ? Imagine-t-on une société mature défendre avec autant d’ardeur “la liberté d’aimer” Vichy ou l’apartheid ? Non. Mais la colonisation conserve en France un statut étrange : celui d’un crime dont beaucoup regrettent encore secrètement la disparition.
Le rire devient noir quand les mêmes chroniqueurs qui passent leurs soirées à dénoncer “l’ensauvagement” refusent de regarder la matrice historique de cette violence. La colonisation n’a pas seulement pillé des terres ; elle a fabriqué des hiérarchies mentales qui survivent encore dans les réflexes médiatiques, policiers et politiques. On continue d’exiger de l’Algérien qu’il prouve sa gratitude avant même qu’on reconnaisse sa souffrance.
Et derrière les cris indignés sur la “repentance”, il y a surtout une peur : celle que le récit héroïque de la République impériale se fissure définitivement. Parce qu’une nation qui regarde honnêtement ses crimes cesse d’être un roman national confortable. Elle devient adulte. Et cela, manifestement, une partie de la droite française le refuse avec l’énergie désespérée des vieux empires qui sentent encore la poudre froide de leurs défaites.
Qu’ils s’étranglent donc sur leurs plateaux. Qu’ils convoquent les fantômes de “l’Algérie française” entre deux débats hystériques sur l’identité nationale. Le réel, lui, avance sans eux. Lentement. Comme une brûlure qui remonte sous la peau.
On peut censurer des mots, travestir des archives, repeindre des massacres aux couleurs de la mission civilisatrice. Mais il y a une chose qu’aucune nostalgie impériale ne pourra effacer : un peuple colonisé finit toujours par reprendre possession de son histoire. Et c’est précisément ce que certains, en France, ne pardonneront jamais à l’Algérie.
A/Kader
Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/

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