La France selon les gens qui ne la vivent plus, veulent
sauver la France.
Toujours.
C’est la grande passion des éditorialistes de salon : sauver un pays qu’ils ont
passé trente ans à transformer en salle d’attente anxieuse pour actionnaires
sous anxiolytiques. Dans la presse de l’extrême droite, on feint soudain de
découvrir que le macronisme fut une catastrophe. Quelle révélation. Après avoir
applaudi l’incendie avec des gants blancs, les pyromanes reviennent déguisés en
pompiers philosophiques.
La scène est presque touchante.
Une droite médiatique qui a passé des années à expliquer que toute critique
radicale du pouvoir relevait soit du populisme, soit de la barbarie, soit du
mauvais goût prolétaire, découvre aujourd’hui que le pays est fracturé,
humilié, déclassé, exsangue. Ah bon ? Il fallait donc huit ans de verticalité
managériale, de mépris de classe et de répression sociale pour comprendre qu’un
pays ne se gouverne pas comme une start-up sous cocaïne financière.
Le plus obscène n’est pas l’échec de Macron.
Le plus obscène, c’est l’étonnement joué devant les ruines.
Il y a quelque
chose de presque indécent dans cette soudaine inquiétude médiatique pour
“l’état de la France”.
Depuis des années, les mêmes éditorialistes regardaient le pays se fissurer
avec la distance polie de ceux qui n’habitent plus vraiment dedans. Et
aujourd’hui, les voilà qui découvrent les ruines avec des airs de médecins
bouleversés devant un patient qu’ils ont eux-mêmes laissé saigner.
La vérité, c’est que le macronisme n’est pas tombé du
ciel.
Il n’est pas une anomalie. Il est l’enfant légitime d’une époque où l’on a
remplacé la politique par le management, le débat par la communication, et les
citoyens par des variables d’ajustement.
On a vendu Emmanuel Macron comme on vend une application bancaire : design propre, langage fluide, promesse de modernité. Derrière la vitrine, pourtant, il y avait déjà ce vide froid. Cette manière de parler des gens sans jamais parler avec eux. Cette obsession de “réformer” un pays que beaucoup ne comprenaient plus autrement qu’à travers des graphiques et des tableaux Excel.
Et pendant ce temps-là, dans la vraie vie, les gens encaissaient.
Les infirmières qui courent dans des hôpitaux épuisés.
Les enseignants qui voient leurs classes craquer.
Les ouvriers qui comptent chaque plein d’essence.
Les jeunes qui vivent dans des studios minuscules en appelant cela
“l’autonomie”.
Les retraités qui découvrent qu’après une vie de travail, il faut encore se
justifier d’exister.
Mais de tout cela, une partie de la presse parlait comme on parle d’un problème abstrait. Avec des mots propres, techniques, presque anesthésiés. Jamais avec la violence réelle que produit le mépris social quand il devient système.
Puis sont arrivés les Gilets jaunes.
Et là, soudain, les élégants commentateurs ont découvert un peuple qu’ils ne croisaient plus. Non pas dans les dîners, ni sur les plateaux télé, mais sur les ronds-points, dans les colères, dans les visages fatigués. Au lieu d’écouter cette détresse, beaucoup ont préféré caricaturer. Parce qu’il est toujours plus confortable de traiter une colère populaire comme un problème de maintien de l’ordre que comme le symptôme d’un abandon politique.
Aujourd’hui, certains de ces mêmes milieux écrivent des textes inquiets sur “l’après-Macron”, sur une France “fracturée”, “fatiguée”, “déclassée”. Comme si tout cela était apparu soudainement, par génération spontanée.
Mais non.
Cette fracture a été accompagnée, justifiée, parfois applaudie par des lobbys
avérés.
Le plus troublant reste peut-être cette manière qu’ont encore certaines élites de se croire moralement innocentes. Elles dénoncent le racisme avec de grands discours, tout en parlant des classes populaires ou des quartiers périphériques comme de territoires étrangers. Le mépris a simplement changé de vocabulaire : il porte désormais un costume de technocrate et utilise des expressions plus sophistiquées.
On ne dit plus “ces gens-là”.
On dit “les publics difficiles”, “les territoires sensibles”, “les catégories
fragiles”.
La violence reste la même. Elle est simplement devenue plus élégante.
Et maintenant que le modèle s’effondre, chacun cherche un responsable extérieur : les réseaux sociaux, le populisme, les extrêmes, les colères irrationnelles. Tout, sauf cette évidence pourtant simple : on ne peut pas gouverner durablement un pays que l’on regarde avec condescendance.
Car le vrai drame français est peut-être là.
Une partie des élites ne sait plus ce que vivent les
gens ordinaires.
Elle connaît leurs statistiques, mais plus leurs vies.
Elle parle du peuple comme d’un sujet d’étude. Rarement comme d’une communauté
humaine.
Alors oui, quelque chose se termine.
Pas seulement un quinquennat ou une méthode de gouvernement.
C’est une illusion entière qui se fissure : celle d’un pouvoir persuadé qu’il
pouvait administrer une nation sans respect réel pour ceux qui la font tenir
debout.
Et derrière les tribunes inquiètes et les éditoriaux crépusculaires, on sent désormais une peur sourde : celle de voir revenir le réel.
Le réel des fins de mois.
Le réel des humiliations silencieuses.
Le réel des vies invisibles qu’on a trop longtemps regardées de haut.
Parce qu’un pays peut supporter beaucoup de choses.
La crise, les erreurs, même les défaites.
Le plus magnifique dans cette affaire, c’est
l’hypocrisie du mot “racisme”.
Parce qu’au fond, toute cette presse adore se croire du bon côté de l’Histoire.
Elle parle diversité entre deux éditos paniqués sur “l’ensauvagement”. Elle
condamne les discriminations avec la même sincérité qu’un fonds spéculatif
finance une fresque écologique. Le racisme contemporain des élites n’est plus
biologique : il est socialement parfumé. On ne dit plus “ces gens-là”. On dit
“les périphéries”, “les incivilités”, “les territoires”, “les flux
migratoires”. Le mépris a simplement obtenu un master en communication.
Et puis il y a cette panique terminale : “Que
deviendra la France après Macron ?”
Comme si Macron était une digue. Alors qu’il fut précisément l’acide qui a
dissous les dernières illusions collectives. Même certains de ses anciens
soutiens actent aujourd’hui “la fin du macronisme”.
Mais le plus terrible pour eux n’est pas la faillite
politique.
C’est la faillite symbolique.
Le fait que plus personne n’admire leur théâtre moral .
Ils voulaient gouverner sans peuple.
Ils découvrent maintenant un peuple sans confiance.
Alors ils écrivent des articles crépusculaires, avec cette gravité de prêtres ayant perdu la foi mais conservé la soutane. Ils parlent de “civilisation”, “d’autorité”, “d’identité”, “d’après”. Toujours “après”. Comme des héritiers discutant de l’architecture pendant que la maison brûle.
La vérité est plus simple, plus nue, plus humiliante :
ils ne savent plus parler au pays réel parce qu’ils ne le rencontrent plus
autrement qu’à travers des sondages, des statistiques de délinquance et
derrière leurs diagnostics solennels, il reste cette odeur persistante : celle
d’une caste sioniste qui sent la fin venir et qui tente encore de transformer
sa panique en lucidité historique.
Le macronisme aura peut-être laissé un héritage, finalement :
la démonstration grandeur nature qu’un pays ne survit pas longtemps lorsqu’une
élite confond gouverner avec gérer, informer avec moraliser, et penser avec
mépriser.
A/Kader Tahri
Chroniqueur engagé, observateur inquiet « Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/

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