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France-Algérie : Réparations coloniales, pour les 132 années de colonisation française

Les revendications algériennes en matière de réparations pour les 130 années de colonisation française suscitent régulièrement une objection présentée comme symétrique : l’Algérie aurait elle-même participé à la traite et à l’esclavage, notamment sous la Régence d’Alger à l’époque ottomane. Cette objection, fréquemment mobilisée dans le débat public français, repose pourtant sur une confusion conceptuelle et historique majeure. Elle assimile des ordres politiques discontinus, des temporalités hétérogènes et des formes de domination sans rapport structurel, au prix d’une neutralisation politique du passé colonial.

Cet article soutient que cette comparaison relève d’une fausse symétrie, et qu’elle empêche de penser rigoureusement la question des réparations coloniales. En mobilisant les notions de continuité étatique, de structures persistantes et de domination postcoloniale, il s’agit de montrer que la responsabilité historique ne se fonde ni sur une culpabilité abstraite ni sur une analogie morale, mais sur l’existence d’effets présents, mesurables et institutionnellement produits.

Continuité étatique et responsabilité historique

Toute réflexion sur la responsabilité historique suppose une théorie implicite du temps politique. Comme l’ont montré les travaux d’histoire conceptuelle, la simple succession chronologique des régimes ne suffit pas à fonder une imputabilité contemporaine : celle-ci repose sur la continuité des structures de pouvoir, des institutions et des effets sociaux¹.

À cet égard, il n’existe aucune continuité institutionnelle, juridique ou symbolique entre la Régence d’Alger des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles  entité politique intégrée à l’Empire ottoman et l’État algérien issu de la guerre de libération nationale en 1962. Les cadres normatifs, les élites dirigeantes, les bénéficiaires sociaux et les formes de domination propres à cet ordre ancien ne se prolongent pas dans l’Algérie contemporaine.

À l’inverse, la France revendique explicitement une continuité étatique ininterrompue, qui traverse la monarchie restaurée, le Second Empire, les IIIᵉ et IVᵉ Républiques jusqu’à la Ve République actuelle. La colonisation de l’Algérie (1830–1962) s’inscrit pleinement dans cette continuité. L’État qui a mis fin formellement à l’empire est le même que celui qui en a organisé, administré et justifié la domination.

D’un point de vue strictement méthodologique, il serait dès lors plus cohérent d’interroger la responsabilité contemporaine de la France pour les guerres napoléoniennes que d’exiger de l’Algérie actuelle qu’elle réponde d’un ordre politique ancien sans survivance institutionnelle.

Réparations : du crime passé aux structures persistantes

La question des réparations ne saurait être réduite à une logique de compensation morale des crimes passés. Comme l’a formulé la philosophe Magali Bessone,*« ce qui exige d’être réparé, ce ne sont pas les crimes du passé, irréparables, mais les structures persistantes qu’ils ont produites »*². Cette perspective permet de déplacer le débat de la culpabilité vers la responsabilité structurelle.

Dans cette optique, la comparaison entre l’esclavage ancien pratiqué dans la Régence d’Alger et la colonisation française de l’Algérie se révèle conceptuellement inopérante. Si l’esclavage relève d’une histoire condamnable, il ne produit plus aujourd’hui de champ de contraintes sociales, ni d’inégalités systémiques observables dans les sociétés concernées. Aucun État esclavagiste algérien n’existe, aucune institution contemporaine n’en hérite, aucune population identifiable n’en subit les effets structurels.

La colonisation française, en revanche, a engendré des structures durables de dépossession, de hiérarchisation raciale et de domination politique, dont les effets se prolongent bien au-delà de la fin formelle de l’empire.

Domination coloniale et gouvernement postcolonial des populations

La colonisation ne doit pas être comprise comme une simple parenthèse historique, mais comme un laboratoire de la modernité politique, où se sont expérimentées des formes intensifiées de gouvernement, de classification raciale et de violence légitime³. Ces dispositifs n’ont pas disparu avec l’indépendance ; ils se sont recomposés dans l’espace postcolonial.

Les populations issues de l’ex-colonisation se trouvent ainsi prises dans des rapports différenciés à l’État, caractérisés par une exposition accrue à la violence policière, à la discrimination institutionnelle et à la stigmatisation symbolique. Cette situation correspond à ce que l’on peut qualifier, à la suite des travaux postcoloniaux, de gouvernement différentiel des corps et des existences⁴.

La persistance de ces inégalités ne relève pas de comportements individuels déviants, mais de structures incorporées, de routines administratives et d’habitus institutionnels qui orientent durablement les pratiques⁵.

Héritages idéologiques et continuité postcoloniale en France

Les recherches historiques ont montré que la fin de la colonisation algérienne ne s’est pas accompagnée d’une rupture idéologique nette en France. Les réseaux, les discours et les catégories de pensée issus du colonialisme ont continué à structurer le champ politique et médiatique⁶.

L’OAS, organisation terroriste explicitement fondée sur la défense de l’ordre colonial et de la hiérarchie raciale, constitue un point nodal de cette continuité. Si elle a été militairement vaincue, ses héritiers idéologiques ont poursuivi leur action dans l’espace politique, contribuant à la normalisation de discours hostiles aux anciens colonisés, en particulier aux Algériens.

Les violences policières récurrentes visant les populations nord-africaines s’inscrivent dans cette généalogie longue de la violence d’État. Le meurtre de Nahel ne peut être compris comme un fait isolé, mais comme l’un des symptômes d’une économie politique de la violence historiquement située⁷.

Conclusion

Refuser la question des réparations au nom d’une fausse symétrie historique revient à neutraliser politiquement le passé colonial, en le privant de sa capacité à éclairer les inégalités du présent. Il ne s’agit ni de juger l’histoire à l’aune d’une morale anachronique, ni de réduire la réparation à un geste symbolique.

La réparation constitue une exigence démocratique contemporaine, fondée sur la reconnaissance et la transformation de structures postcoloniales toujours opérantes. Tant que ces structures continueront de produire des effets mesurables d’inégalité, la question des réparations demeurera non seulement légitime, mais politiquement incontournable.

Notes

  1. Reinhart Koselleck, Le futur passé, Éditions de l’EHESS.
  2. Magali Bessone, Sans distinction de race ?, Vrin.
  3. Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme.
  4. Achille Mbembe, De la postcolonie.
  5. Pierre Bourdieu, La domination masculine ; Esquisse d’une théorie de la pratique.
  6. Benjamin Stora, La gangrène et l’oubli.
  7. Frantz Fanon, Les damnés de la terre.

Bibliographie sélective

  • Arendt, Hannah. Les origines du totalitarisme.
  • Bessone, Magali. Sans distinction de race ? Une analyse critique du concept de discrimination.
  • Bourdieu, Pierre. Esquisse d’une théorie de la pratique.
  • Fanon, Frantz. Les damnés de la terre.
  • Koselleck, Reinhart. Le futur passé.
  • Mbembe, Achille. De la postcolonie.
  • Stora, Benjamin. La gangrène et l’oubli.

Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet                                                                         Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça https://kadertahri.blogspot.com/

 

 

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