La presse
marocaine déforme les prévisions de Standard Chartered. Analyse critique d’une
croissance en trompe-l’œil et d’une désinformation économique assumée.
Il faut
désormais appeler les choses par leur nom. Le traitement médiatique des
dernières prévisions de Standard Chartered sur l’économie marocaine ne relève
ni de l’optimisme, ni de la simplification pédagogique.
À force de
titres flatteurs et de reprises sans esprit critique, une partie de la presse
marocaine ne désinforme plus par ignorance, mais par choix.
Une manipulation par sélection
: l’art de dire vrai en mentant
Le chiffre
de 4,5 % de croissance en 2026 est martelé comme une victoire. Pourtant,
Standard Chartered précise noir sur blanc que cette croissance est inférieure
à celle estimée pour 2025 (4,8 %). Il s’agit donc d’un ralentissement,
pas d’une accélération.
Ce simple
fait, vérifiable par n’importe quel lecteur, est soit passé sous silence, soit
volontairement neutralisé par un vocabulaire creux : « trajectoire solide », «
position favorable », « dynamique soutenue ». Le procédé est connu : on ne
ment pas sur les chiffres, on ment sur leur signification.
Ce que la presse ne dit pas
mais que les institutions disent clairement
Contrairement
au récit enjolivé, aucune grande institution internationale ne parle de
décollage économique du Maroc. Le Haut-Commissariat au Plan (HCP)
rappelle régulièrement que la croissance reste volatile, fortement dépendante
des chocs climatiques, et insuffisante pour absorber le chômage structurel,
notamment celui des jeunes diplômés. Le FMI souligne, dans ses
consultations au titre de l’article IV, que la croissance marocaine demeure
tirée par la demande et l’investissement public, avec des marges limitées en
matière de productivité et de création d’emplois de qualité. La Banque
mondiale insiste sur les faiblesses persistantes du capital humain, les
inégalités territoriales et la faible contribution de l’industrie à la valeur
ajoutée.
Ces constats
sont publics, documentés et récurrents. Pourtant, ils disparaissent
mystérieusement lorsque la presse décide de transformer un rapport prudent de
Standard Chartered en bulletin de victoire économique.
Une croissance portée par
l’État, pas par l’économie réelle
La
croissance mise en avant repose essentiellement sur : des investissements
publics massifs, liés à des événements exceptionnels comme la Coupe du
monde 2030, une résilience du tourisme et des transferts des Marocains
résidant à l’étranger, une désinflation conjoncturelle, plus subie que
maîtrisée.
Autrement
dit, il s’agit d’une croissance administrée, contextuelle et peu
inclusive. Rien n’indique une transformation structurelle profonde, ni une
amélioration tangible du pouvoir d’achat pour la majorité des ménages — un
point pourtant central pour le citoyen.
Le silence coupable sur les
risques majeurs
Standard
Chartered évoque clairement : un creusement du déficit courant, une
hausse des importations de biens d’équipement, des tensions sociales
potentielles, une dépendance persistante aux financements extérieurs.
Ces alertes
sont soit minimisées, soit reléguées en fin d’article, comme si elles étaient
accessoires. Ce choix éditorial n’est pas neutre. Il contribue à désarmer
intellectuellement le citoyen, à l’empêcher de comprendre les arbitrages
économiques réels et à étouffer toute culture du débat.
Une presse qui abdique sa
mission
Informer, ce
n’est pas rassurer. Informer, ce n’est pas accompagner la communication
officielle. Informer, c’est expliquer, contextualiser, comparer et parfois
déranger.
En reprenant
sans distance critique des analyses internationales pour leur faire dire ce
qu’elles ne disent pas, une partie de la presse marocaine trahit sa mission
fondamentale. Elle ne joue plus le rôle de contre-pouvoir, mais celui de courroie
de transmission d’un optimisme institutionnel fabriqué.
Le coût démocratique du
mensonge optimiste
Tromper le
citoyen par excès d’optimisme est une faute grave. Elle prépare des
désillusions, nourrit la défiance et fragilise le lien entre la société et ses
institutions. Une économie ne se juge pas à un chiffre isolé, mais à sa
capacité à créer de l’emploi, réduire les inégalités et améliorer durablement
les conditions de vie.
Le citoyen
marocain n’a pas besoin qu’on lui vende une illusion de prospérité. Il a besoin
qu’on lui dise la vérité même lorsqu’elle est inconfortable.
Par A. Kader Tahri – Chroniqueur engagé, observateur inquiet Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles
soient comme ça https://kadertahri.blogspot.com/

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire