Sous couvert
de défendre un journaliste français détenu en Algérie, une partie de la presse
marocaine s’est lancée dans une opération bien connue : transformer une
affaire judiciaire complexe en tribunal idéologique contre l’État algérien,
avec menaces, chantage symbolique et jubilation punitive.
L’article intitulé « plier ou subir une éjection du Mondial 2026, l’Algérie
a (déjà) choisi » ne relève ni de l’analyse ni de l’information. Il relève
de la mise en scène d’une capitulation attendue, présentée comme une
humiliation méritée.
Il faut le
dire clairement : ce texte ne défend pas la liberté de la presse, il défend
un rapport de domination.
La FIFA, nouvelle police morale du monde ?
L’argument
central de cette tribune repose sur une fable : la FIFA serait devenue une
autorité morale mondiale, prête à sanctionner un État pour une violation des
droits humains.
C’est non seulement faux, mais indécent.
La FIFA : a
fermé les yeux sur des milliers de morts sur les chantiers du Mondial au Qatar,
collabore sans sourciller avec des régimes autoritaires, n’a jamais exclu un
pays pour emprisonnement de journalistes, même massif.
Brandir
aujourd’hui la menace d’une exclusion de l’Algérie relève soit de l’ignorance
crasse, soit de la manipulation consciente. La FIFA n’est pas un
tribunal des droits humains. Elle est une organisation d’intérêts, profondément
politique quand cela l’arrange, silencieuse quand cela rapporte.
Le football comme arme de chantage collectif
L’idée selon
laquelle l’équipe nationale algérienne serait la “vitrine” d’un régime qu’il
faudrait punir est une insulte : aux joueurs, aux supporters, à un peuple qui
vit le football comme un espace d’émotion et d’unité, pas comme un instrument
de pouvoir.
Menacer
d’exclure une sélection nationale d’une Coupe du monde pour faire pression sur
un État, c’est punir collectivement une population au nom d’une morale à
géométrie variable.
C’est exactement le contraire d’un combat pour les droits humains.
Une indignation sélective, donc discréditée
Pourquoi
cette mobilisation spectaculaire ?
Pourquoi cette pression médiatique ?
Pourquoi cette rhétorique quasi belliqueuse ?
La réponse
est simple : le rapport de force est jugé favorable.
Des
journalistes croupissent en prison : en Égypte, en Turquie, au Maroc, en Arabie
saoudite.
A-t-on vu la
FIFA débarquer dans leurs procès ?
A-t-on lu des éditoriaux annonçant leur humiliation sportive ?
Non.
Ce deux
poids deux mesures, suffise à disqualifier moralement le discours tenu contre
l’Algérie.
Le texte
incriminé ne se contente pas de critiquer une décision judiciaire. Il adopte un
ton de mépris constant : “régime irrationnel”, “puéril”, “se
déculotter”.
Ce
vocabulaire n’est pas anodin. Il s’inscrit dans une longue tradition où
l’Algérie est sommée de : céder, s’expliquer, se justifier, puis s’humilier.
Ce n’est
plus une défense d’un journaliste. C’est une jouissance politique, celle
de voir un État anciennement colonisé placé sous tutelle morale permanente.
Mais une
cause juste ne se défend pas par des méthodes injustes.
Transformer un journaliste en levier de chantage sportif et diplomatique est
une faute politique grave y compris envers lui.
Conclusion
À force de
menacer, de moraliser et d’exiger des capitulations publiques, certains
éditorialistes oublient une réalité dérangeante : la défense des droits
humains ne supporte ni le deux poids deux mesures, ni l’amnésie sélective.
Car pendant
que l’on brandit l’affaire Christophe Gleizes comme un étendard pour exiger
l’humiliation politique et sportive de l’Algérie, le silence est
assourdissant sur d’autres injustices, pourtant flagrantes, documentées et
actuelles.
À 83 ans,
gravement malade et détenu à l’isolement, Mohamed Ziane mène une grève de la
faim dans les prisons marocaines. Ancien ministre délégué aux droits de
l’homme, avocat, ancien bâtonnier du barreau de Rabat et figure centrale de la
vie politique marocaine, il incarne aujourd’hui une vérité que beaucoup
préfèrent taire : au Maroc aussi, la justice est devenue une arme politique,
utilisée pour neutraliser les voix critiques et régler des comptes politiques.
Son état de
santé est alarmant. Sa détention est indéfendable.
Et pourtant, malgré l’intervention formelle du Comité des droits de l’homme
des Nations unies, qui a demandé un aménagement de peine pour des raisons
humanitaires et médicales dans l’attente de l’examen au fond de la plainte
déposée par l’ONG AlKarama, les autorités marocaines ont choisi le passage en force.
Pire : cette demande onusienne a été suivie non d’un geste d’apaisement, mais
de la réactivation opportune d’une nouvelle procédure judiciaire, fondée
sur un supposé détournement de fonds datant de 2015. Une manœuvre transparente.
Un acharnement judiciaire assumé.
Où sont
alors les éditoriaux indignés ?
Où sont les menaces d’exclusion sportive ?
Où est la FIFA, soudain si concernée par la morale judiciaire ?
Ce silence
révèle l’essentiel : ce qui est dénoncé n’est pas l’injustice, mais
l’injustice commise par les “mauvais” États. Les autres bénéficient d’une
indulgence stratégique, d’un mutisme complice, voire d’une protection
médiatique.
La liberté
de la presse, la dignité humaine et l’État de droit ne sont pas des armes à
dégainer contre des adversaires géopolitiques, puis à rengainer face à des
alliés. Elles sont indivisibles ou elles ne sont rien.
À défaut de
cette cohérence minimale, les grandes envolées morales ne sont plus que ce
qu’elles sont réellement : des instruments de pression politique, habillés
du vocabulaire des droits humains. Et c’est précisément cette
instrumentalisation qui, loin de faire avancer la justice, la discrédite.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur
inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
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