En marge de l’hommage rendu à Hocine Aït Ahmed à
Alger, parrainé par Edgar Morin, sociologue, philosophe et membre d’honneur de
la fondation Hocine Aït Ahmed, je tiens à retenir les déclarations de
l’historien français Benjamin Stora ont, une fois encore, mis en lumière une
réalité que la France continue de contourner : la crise mémorielle entre
l’Algérie et la France n’est ni accidentelle ni conjoncturelle. Elle est le
produit d’un déni historique organisé, qui prolonge sous des formes
contemporaines la domination coloniale exercée pendant plus d’un siècle.
Lorsque Benjamin Stora affirme que la France doit
encore « reconnaître plein de choses », il désigne une
responsabilité lourde que l’État français refuse d’assumer pleinement. La
colonisation de l’Algérie ne fut pas une « œuvre civilisatrice »
ni une simple parenthèse de l’histoire, mais un système structuré de
dépossession, de violences de masse, de racisme institutionnel et de négation
de l’existence politique du peuple algérien. Reconnaître cette réalité ne
relève pas d’un geste symbolique : c’est une obligation politique et morale.
La question des restitutions en constitue l’un des
marqueurs les plus révélateurs. Restes humains de résistants algériens
conservés dans les musées français, archives confisquées, biens culturels
spoliés : le refus persistant de restituer pleinement ces éléments relève d’une
violence symbolique continue. Il s’agit d’un prolongement direct de la logique
coloniale d’appropriation et de domination, travestie aujourd’hui en prudence
administrative ou en débat académique. Tant que la France se réservera le droit
de décider seule de ce qui peut être rendu ou non, elle perpétuera un rapport
asymétrique hérité de l’ordre colonial.
Le contexte politique français aggrave encore cette
impasse. La montée en puissance de l’extrême droite n’est pas un simple
accident électoral ; elle s’inscrit dans une continuité idéologique avec le
passé colonial. Nostalgique de l’Empire, hostile à toute reconnaissance des
crimes coloniaux, cette mouvance refuse d’accepter l’indépendance de l’Algérie
comme une victoire légitime d’un peuple en lutte. Elle impose dans le débat
public un récit national falsifié, où la violence coloniale est minimisée et où
la mémoire algérienne est systématiquement disqualifiée.
Mais réduire le problème à l’extrême droite serait une
erreur. Le blocage mémoriel est avant tout un choix politique d’État. Le
rapport remis par Benjamin Stora en janvier 2021, pourtant modéré et largement
consensuel, proposait des mesures claires : ouverture accrue des archives,
reconnaissance explicite de la responsabilité de l’État français, poursuite des
restitutions, reconnaissance officielle d’événements majeurs comme les
massacres du 17 octobre 1961. Le fait que ces recommandations soient restées
largement lettre morte révèle l’absence de volonté réelle de rompre avec
l’héritage colonial.
Ce refus n’est pas neutre. Il structure encore aujourd’hui les relations entre l’Algérie et la France, dans les domaines diplomatique, économique et migratoire. Le déni mémoriel nourrit une posture post-impériale où la France continue de se penser en donneuse de leçons, tout en refusant l’égalité mémorielle et politique avec son ancienne colonie. La mémoire devient alors un outil de pouvoir, utilisé pour maintenir une hiérarchie entre les récits et les souffrances.
Il faut le dire clairement : tant que la France
refusera de reconnaître l’histoire de l’indépendance algérienne comme une
libération légitime et irréversible, toute invocation de la « réconciliation
» restera vide de sens. Il ne peut y avoir d’apaisement durable sans vérité, ni
de partenariat équilibré sans reconnaissance pleine et entière des crimes
coloniaux.
L’heure n’est plus aux formules prudentes ni aux
gestes symboliques fragmentaires. La France doit assumer explicitement sa
responsabilité d’État dans la colonisation de l’Algérie, engager des
restitutions complètes et irréversibles, ouvrir sans restriction l’ensemble des
archives coloniales et reconnaître sans ambiguïté la légitimité historique de
la lutte de libération nationale.
À défaut, le discours mémoriel français continuera d’être non pas un travail de
vérité, mais le prolongement politique d’une domination que l’histoire a
pourtant déjà condamnée.
L’affirmation de Benjamin Stora selon laquelle
l’extrême droite française est « résolument opposée à toute concession
envers l’Algérie » appelle une mise en miroir tout aussi assumée
: l’Algérie, depuis la rupture ouverte par les déclarations d’Emmanuel Macron,
n’a cessé d’affirmer avec constance qu’elle ne cédera rien sur le terrain de la
mémoire. Il ne s’agit pas d’une posture, mais d’une ligne politique claire,
fondée sur une exigence de vérité et de justice.
Car ce que certains voudraient cantonner à un simple «
dossier mémoriel » relève en réalité de crimes historiques
majeurs, de violences systémiques et de pratiques qui, par leur ampleur et leur
nature, interrogent le droit international et la responsabilité des États. Les
nostalgiques de « l’Algérie française », enfermés dans la négation et la
rancœur, devront se résoudre à cette réalité irréversible : la colonisation n’a
jamais été qu’une parenthèse imposée par la force, un accident sanglant de
l’histoire algérienne, et non un héritage légitime à défendre ou à réhabiliter.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur
inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
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