Regardons bien
ces images. Des centaines de jeunes Marocains massés à Fnideq, prêts à charger
la grille de barbelés à mains nues. D'autres qui nagent de nuit vers Ceuta, au
risque d'y laisser leur peau. D'autres encore entassés sur des pirogues qui
n'ont pas la solidité d'une barque de loisir. Puis regardons, juste à côté, la
carte du même pays : un TGV qui file à 320 km/h, le plus grand port d'Afrique,
des autoroutes impeccables Nommées Donald Trump, des stations balnéaires dignes
d'un catalogue de luxe. Le contraste ne devrait techniquement pas exister. Et
pourtant il existe, sous nos yeux, chaque semaine.
C'est ce
paradoxe que les éditorialistes de complaisance du Makhzen refusent
d'affronter, parce qu'il dérange une évidence qu'ils sont payés pour ne pas
voir : les infrastructures ne sont pas le développement. Elles en sont le
décor. Et un décor, aussi photogénique soit-il, ne nourrit personne. Quand
ce décor masque un désert industriel, la jeunesse ne l'applaudit plus : elle le
fuit.
Le TGV comme cache-misère
Il faut le
dire sans détour : on peut inaugurer une gare toutes les semaines et regarder,
dans le même mois, des dizaines de milliers de jeunes risquer leur vie pour un
CDI en Espagne au SMIC. Ce n'est pas une contradiction du système. C'est le
système, tel qu'il a été conçu.
Un pays qui
investit massivement dans le transport de marchandises importées plutôt que
dans les usines qui les fabriqueraient sur place ne construit pas une économie
: il construit un couloir. Un couloir par lequel transitent des produits
fabriqués ailleurs, avec de la valeur ajoutée créée ailleurs, et des emplois
industriels créés ailleurs. Le camion roule vite sur l'autoroute marocaine. Ce
qu'il transporte, en revanche, n'a souvent jamais vu l'intérieur d'une usine
marocaine.
Le piège contractuel qu'on nous vend comme une
fatalité
Pourquoi nos
États s'endettent-ils avec une telle avidité pour construire des palais
administratifs et des cités ministérielles plutôt que des complexes industriels
lourds ? La réponse polie serait « manque de vision ». La réponse honnête est :
obligation contractuelle déguisée en conseil désintéressé.
Les
conditionnalités des prêteurs multilatéraux valident sans difficulté le
financement d'infrastructures de transport et de bâtiments administratifs —
parce que ces chantiers ouvrent grand les marchés locaux aux marchandises des
multinationales étrangères. Ces mêmes bailleurs se montrent en revanche d'une
prudence extrême, pour ne pas dire d'une hostilité de principe, dès qu'il
s'agit de financer des usines de transformation étatiques ou des filières
manufacturières souveraines. On appelle cela, avec un aplomb remarquable, « ne
pas fausser la concurrence ».
Traduction
honnête : on vous prête volontiers de quoi couler du béton qui ne rapporte pas
un centime de devises, à charge pour vous de rembourser cette dette, intérêts
compris, avec une économie qu'on vous a soigneusement empêchés de bâtir.
Un élève du
primaire comprendrait la logique inverse en cinq minutes : on construit
l'usine, on produit, on vend, on encaisse, et ensuite on finance le
confort collectif avec les excédents. Nos gouvernants, eux, ont inversé la
formule avec un aplomb de mauvais élève : dette d'abord, béton ensuite, retour
sur investissement jamais, chômage de masse en prime.
Le stade comme instrument de propagande
Ce système
ne tiendrait pas une semaine sans une ressource essentielle : l'analphabétisme
économique organisé de la majorité. Montrez à un citoyen un pont flambant neuf
inauguré dans sa région, et il applaudira, il partagera la photo, il défendra
le régime becs et ongles sur les réseaux sociaux sans jamais se demander qui a payé,
à quel taux, et avec quelle monnaie de remboursement.
Ce qu'on ne
lui dit jamais, c'est que ce pont a été financé par une dette qui étranglera
ses propres enfants : taxes d'importation alourdies, fiscalité punitive sur les
PME locales, budgets de santé et d'éducation rabotés année après année. On
sacrifie méthodiquement la capacité productive d'une génération entière pour
offrir à la précédente un ruban à couper devant les caméras.
Les grands
chantiers vitrines servent en réalité deux intérêts, et deux seulement : ils
offrent aux dirigeants un titre de presse flatteur et un capital politique
immédiat ; et ils engraissent des majors du BTP souvent proches du pouvoir ou
d'intérêts étrangers. Le pont, le viaduc, la façade ministérielle rutilante
tout cela devrait être la conséquence d'une richesse produite par des usines
qui tournent. Aujourd'hui, c'est l'inverse : le décor précède la richesse, et
la dévore.
Ce qu'une vraie politique industrielle exigerait
Il ne s'agit
pas de renoncer aux infrastructures un pays a besoin de routes et de ports. Il
s'agit de renverser l'ordre des priorités et d'imposer une discipline que nos
dirigeants n'ont, jusqu'ici, jamais eu le courage politique d'assumer :
Geler tout
financement par la dette d'un bâtiment administratif ou d'un
projet de prestige qui ne présente pas un taux de rendement quantifiable en
emplois industriels directs.
Flécher
l'épargne souveraine et locale vers l'appareil productif : machines-outils, brevets de
transformation, automatisation des filières agricoles, hubs logistiques tournés
vers l'exportation de produits finis — pas de matières premières brutes.
Changer les
critères d'évaluation d'un gouvernement. Cessons de mesurer la performance d'un exécutif au kilomètre de bitume
coulé. Exigeons des chiffres qui comptent réellement : combien d'usines
ouvertes cette année ? Combien d'emplois industriels durables créés ? Quelle
part de nos matières premières est transformée sur notre propre sol avant
d'être exportée ?
La beauté ne nourrit personne
Un stade est
beau. Une autoroute à six voies impressionne. Mais la beauté d'une
infrastructure ne remplit pas l'estomac d'un jeune diplômé sans emploi, et elle
ne le retiendra jamais assez longtemps pour qu'il renonce à une pirogue de
fortune. Tant que nos pays continueront à confondre le décor du développement
avec le développement lui-même, la jeunesse continuera de voter avec ses pieds et parfois avec sa vie contre des chantiers
dont elle ne verra jamais les retombées.
Il est temps
de quitter le logiciel du spectacle. Blinder les structures de coûts. Investir
dans la machine plutôt que dans la façade. Créer la valeur à la source. Le
reste les ponts, les palais, la reconnaissance internationale suivra, ou ne
suivra pas. Mais au moins, il aura été mérité.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
