Le Makhzen à l’Élysée : La souveraineté par procuration :

 

Il suffit parfois d’une rumeur de déplacement diplomatique pour voir tout un appareil politico-médiatique entrer en transe. Une visite « programmée » du roi du Maroc en France sans date, sans contenu précis, sans traité publié, sans engagement concret  et voilà déjà les commentateurs officiels parlant d’« événement historique », de « partenariat inédit », de « tournant stratégique ». À ce rythme-là, un simple échange de poignées de main finira bientôt classé au patrimoine immatériel de la souveraineté marocaine.

Le plus fascinant n’est même plus la communication du Makhzen. Après tout, tous les régimes mettent en scène leurs victoires symboliques. Non, le plus fascinant, c’est cette inflation permanente du récit. Cette capacité à transformer chaque signe venu de Paris en confirmation quasi mystique d’une grandeur géopolitique retrouvée.

Car derrière les formules grandiloquentes « traité historique », « nouvelle ère », « partenariat d’exception »  la mécanique reste étrangement familière. Une diplomatie construite autour d’une quête obsessionnelle de validation occidentale, où la reconnaissance symbolique compte souvent davantage que l’autonomie réelle.

On nous parle aujourd’hui d’un traité maroco-français comme si l’Histoire allait recommencer sous les lustres de la République.

Mais enfin, de quoi parle-t-on exactement ?

D’une alliance militaire révolutionnaire ?

D’une rupture stratégique majeure ? D’un basculement économique mondial ?

Non. On parle essentiellement de la normalisation d’une relation postcoloniale que chacun maquille désormais avec le vocabulaire feutré du partenariat équilibré.

Le décor change ; la structure demeure.

La scène est presque théâtrale : des responsables marocains traversent la Méditerranée pour aller signer à Paris des textes censés consacrer leur souveraineté diplomatique… sous le regard approbateur de l’ancienne puissance tutélaire. Tout cela est présenté comme l’apogée de l’indépendance nationale. Il fallait oser.

Le plus ironique reste cette étrange contradiction psychologique qui traverse une partie du discours officiel marocain : la France est décrite simultanément comme une puissance arrogante, intrusive, postcoloniale… et comme l’autorité dont la reconnaissance demeure indispensable pour certifier chaque victoire stratégique. Paris est dénoncée publiquement, mais recherchée fébrilement en coulisses. On condamne le regard occidental tout en vivant dans l’attente permanente de son approbation.

Cette dépendance symbolique est ensuite reconditionnée médiatiquement sous forme de triomphe national. Les chaînes proches du pouvoir, les éditorialistes disciplinés et les influenceurs sous perfusion narrative vendent alors à l’opinion publique ce qui ressemble surtout à une opération classique de recyclage diplomatique. Une rencontre devient un « basculement historique ». Une déclaration vague devient une « victoire géopolitique ». Une réception protocolaire devient presque une reconquête civilisationnelle.

Pendant ce temps, les problèmes structurels restent soigneusement hors champ : chômage massif des jeunes, fractures sociales, dépendance économique extérieure, tensions territoriales, verrouillage politique, exode des compétences. Mais peu importe. L’essentiel est ailleurs : produire des images. Fabriquer du prestige. Alimenter la fiction d’une ascension irrésistible.

Le plus remarquable est que cette mise en scène fonctionne encore sur une partie des opinions publiques maghrébines, précisément parce que l’héritage colonial n’a jamais réellement disparu des imaginaires politiques. Soixante-dix ans après les indépendances, la France continue d’occuper dans la région une position presque métaphysique : on prétend vouloir s’en émanciper tout en lui attribuant le pouvoir de consacrer ou d’invalider les souverainetés nationales.

Or une puissance régionale ne se mesure pas au nombre de tapis rouges déroulés à Paris. Elle se mesure à sa capacité à produire de l’autonomie stratégique réelle. Une diplomatie mature n’a pas besoin de transformer chaque photo officielle à l’Élysée en épisode messianique.

La vérité est beaucoup moins romantique que la propagande. La France cherche aujourd’hui à préserver les restes de son influence au Maghreb et au Sahel après plusieurs humiliations géopolitiques. Le Maroc, lui, cherche à consolider ses soutiens internationaux sur des dossiers sensibles. Chacun utilise l’autre. Rien de plus classique. Rien de plus banal. Le problème commence lorsqu’on habille cette transaction d’un lyrisme pseudo-historique destiné à hypnotiser les opinions.

Car au fond, ce spectacle diplomatique raconte surtout une crise contemporaine du récit souverainiste : beaucoup de communication, énormément de symboles, et une dépendance persistante aux centres de validation extérieurs.

La souveraineté véritable est silencieuse. Elle n’a pas besoin d’être annoncée comme une bande-annonce Netflix entre deux communiqués ministériels et trois éditoriaux exaltés.

Mais dans le théâtre politique contemporain, le bruit remplace souvent la puissance. Et la mise en scène tient désormais lieu de stratégie. Une allure au  syndrome de Paris avec la mise en scène d’une puissance régionale  dans le prestige, la dépendance et le récit

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/