Ils prétendent défendre un journaliste. En réalité, ils pleurent un empire disparu autour de cette idée centrale : La presse de l’extrême droite instrumentalise un cas individuel pour recycler une haine politique et culturelle plus vaste contre tout ce qui rappelle l’Algérie indépendante, souveraine et vivante.
Parfois, il suffit de lire quelques lignes pour sentir remonter une vieille
odeur. Pas seulement celle de l’arrogance politique. Non. Quelque chose de plus
ancien, de plus profond. Une odeur de poussière coloniale, de nostalgie
impériale mal enterrée, de rancœur historique jamais digérée.
Ce texte sur l’affaire Christophe Gleizes en est une illustration presque caricaturale.
Car enfin, à lire cette prose fiévreuse de la droite extrême française, on
comprend vite que Christophe Gleizes n’est qu’un prétexte commode. Ce qui les
ronge réellement, ce n’est pas seulement la situation d’un homme ; c’est surtout
l’existence même d’une Algérie qui refuse encore de se mettre au garde-à-vous
devant Paris.
Depuis plus de soixante ans, une partie de la
France coloniale n’a toujours pas digéré juillet 1962. Elle parle de démocratie
mais rêve d’obéissance. Elle parle de liberté mais exige la soumission. Elle
parle de droits humains tout en gardant dans ses tiroirs les souvenirs jaunis
des « bienfaits de la colonisation », des ratonnades et des villages brûlés.
À chaque crise franco-algérienne, les mêmes
revenants sortent du placard :
les nostalgiques de l’Algérie française,
les éditorialistes sous perfusion impériale,
les adjudants de plateau télé,
les comptables ethniques du patriotisme.
Et toujours la même question implicite :
« Comment osez-vous exister sans notre permission ? »
Le texte est révélateur d’un mécanisme classique :
transformer une affaire judiciaire ou diplomatique en procès civilisationnel
contre l’Algérie entière.
Quand l’auteur écrit que l’Algérie ne ferait
pas partie des « démocraties véritables », il ne décrit pas une situation : il
hiérarchise les peuples. Le sous-texte est limpide :
eux seraient la civilisation,
nous serions l’arriération.
Le plus grotesque reste cette manière de
convoquer Zinédine Zidane comme un supplétif moral de la République française.
Voilà maintenant qu’on intime aux Franco-Algériens l’ordre de démontrer leur
bonne conduite politique pour mériter leur place en France.
Toujours la même obsession :
faire des enfants de l’immigration des accusés permanents.
S’ils parlent : problème.
S’ils se taisent : problème.
S’ils soutiennent l’Algérie : suspects.
S’ils réussissent : on les récupère.
S’ils résistent : on les accuse de séparatisme.
Le Franco-Algérien idéal, pour cette droite-là, est un être folklorique : il doit aimer le couscous mais oublier Sétif, applaudir les Bleus mais taire le colonialisme, sourire aux humiliations et remercier encore la République de tolérer sa présence.
Ces donneurs de leçons découvrent soudainement les geôles et les prisonniers
politiques ? Quelle émotion bouleversante.
On attend encore leurs sanglots pour les
Algériens torturés pendant la colonisation française.
On attend encore leurs tribunes enflammées sur Maurice Audin.
On attend encore leurs sermons démocratiques sur les massacres du 17 octobre
1961.
On attend encore leur indignation quand des ministres français parlent des
immigrés comme d’un problème biologique.
Leur humanisme fonctionne comme l’électricité
dans certains quartiers bourgeois :
à interrupteur.
Ce qui dérange profondément ces milieux, c’est que l’Algérie ne soit plus
une dépendance psychologique de Paris.
L’Algérie commerce ailleurs.
L’Algérie parle ailleurs.
L’Algérie construit ailleurs.
Et surtout : l’Algérie cesse progressivement de demander la validation
française pour exister.
C’est cela, le scandale.
Car pour les nostalgiques coloniaux, un
Algérien acceptable est un Algérien qui demande pardon d’être là.
Or les Algériens d’aujourd’hui veulent bâtir un pays, une économie, une
puissance régionale, une souveraineté culturelle et politique. Ils veulent être
acteurs de leur histoire et non figurants dans les éditoriaux rageurs de
quelques polémistes sous naphtaline.
Il y a quelque chose d’ironiquement magnifique dans cette panique française.
Les héritiers idéologiques de l’Empire donnent
des leçons de liberté au peuple qu’ils ont colonisé pendant 132 ans.
Les descendants politiques d’un système qui censurait, torturait et exécutait
viennent aujourd’hui expliquer les droits humains à leurs anciennes victimes.
Le colonisateur frustré joue désormais la vierge démocratique offensée.
L’Histoire a parfois un humour cruel.
Oui. Mais pas par ceux qui vivent encore dans le mausolée mental de
l’Algérie française.
La France sera sauvée lorsqu’elle acceptera
enfin de regarder son passé colonial sans arrogance ni amnésie.
Lorsqu’elle cessera de transformer chaque Franco-Algérien en test ADN
patriotique.
Lorsqu’elle comprendra que l’Algérie n’est ni une province perdue ni une
obsession thérapeutique.
Et surtout lorsque cessera cette haine
nerveuse contre tout ce qui rappelle qu’un peuple arabe et africain a défait un
empire européen.
Car c’est cela, au fond, leur blessure
historique jamais cicatrisée :
l’Algérie a gagné.
Et certains, à Paris, ne s’en remettront probablement jamais.
A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur
inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient
comme ça. » https://kadertahri.blogspot.com/
