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L’humanité a un ennemi commun : Israël

Francesca Albanese

Il fallait s’y attendre. À chaque fois qu’une voix internationale s’aventure à égratigner Israël, la même cohorte d’éditorialistes surgit, haletante, l’extrême droite en robe de chambre civilisationnelle, pour sonner le tocsin moral. On dirait une brigade de pompiers pyromanes : ils accourent pour éteindre l’incendie qu’ils entretiennent avec application depuis des décennies  celui de l’immunité morale érigée en dogme géopolitique.

La phrase de Francesca Albanese ? Excessive, théâtrale, grossière comme une banderole de manifestation. Mais dans le grand cirque des indignations hiérarchisées, elle a surtout servi de prétexte idéal pour relancer le numéro préféré de certains éditorialistes : la Passion selon Israël, récit où l’État hébreu endosse simultanément le rôle du martyr éternel et du gendarme universel, crucifié par l’ONU tout en tenant le marteau.

Car dans ce théâtre, Israël n’est plus un État. Il est devenu une relique morale, une hostie diplomatique que l’on brandit pour bénir les bombes et absoudre les gravats.

L’ONU : ce repaire de barbares qui osent lire des rapports

Le réquisitoire contre l’ONU est désormais un classique du cabaret géopolitique. L’organisation serait une assemblée de tyrans en costume froissé, un syndicat d’autocrates jaloux conspirant contre la seule démocratie digne de ce nom. On croirait entendre un aristocrate outré découvrant que les domestiques ont accès à la salle de bal.

Le problème, évidemment, est que l’ONU ressemble au monde. Tragique faute de goût. Elle reflète ses contradictions, ses hypocrisies, ses brutalités. Elle ne fonctionne pas comme un club privé réservé aux puissances persuadées d’incarner la vertu occidentale sous cellophane.

Mais cette banalité est insupportable pour les nouveaux prêtres de la géopolitique morale. Ils exigent une ONU qui applaudirait Israël comme un public chauffé à blanc dans un gala patriotique, et qui réserverait ses condamnations aux ennemis officiels de l’Occident. Une ONU transformée en fan-club diplomatique, avec distribution de trophées et séance de selfies civilisationnels.

La démocratie, ce parfum qui couvre l’odeur de la poudre

L’argument massue surgit alors, tel un slogan publicitaire : Israël est une démocratie. Rideau. Silence dans la salle. Génuflexion collective.

Dans cette vision simplifiée à la truelle, la démocratie devient un parfum d’ambiance capable de masquer n’importe quelle odeur de poudre, de ruine ou de désespoir : les démocraties ont bombardée, colonisé, torturé et massacré avec une remarquable régularité. Elles l’ont parfois fait avec davantage d’efficacité bureaucratique que les dictatures. La démocratie n’est pas un certificat d’innocence ; c’est un système politique. Rien de plus, rien de moins.

Mais dans la mythologie éditoriale dominante, elle devient un talisman, un gri-gri juridique censé éloigner toute critique. Le droit international, lui, n’est toléré que lorsqu’il se comporte comme un majordome discret.

Israël, ce pays qui souffre tellement qu’il en oublie parfois de regarder qui souffre en face

Le tour de force rhétorique le plus spectaculaire consiste à maintenir simultanément deux récits contradictoires : Israël serait une forteresse surpuissante, mais aussi une victime existentielle permanente. Un colosse stratégique atteint d’une fragilité métaphysique chronique.

Ce récit fonctionne admirablement. Il transforme toute critique en agression et toute enquête en persécution. Il permet de présenter les rapports d’ONG comme des pamphlets militants, les décisions de juridictions internationales comme des crises d’hystérie diplomatique, et les souffrances palestiniennes comme des variables secondaires dans une équation sécuritaire sacrée.

Pendant ce temps, la réalité ce parasite obstiné continue d’exister : territoires fragmentés, populations enfermées dans des labyrinthes administratifs, violence cyclique devenue routine. Mais ces détails sont relégués au rang d’inconfort narratif. Ils gâchent la pureté du récit héroïque.

L’antisémitisme : le bouton rouge qui arrête la conversation

Et voici venir l’arme rhétorique suprême, le bouton rouge qui suspend toute pensée : l’accusation d’antisémitisme brandie comme un extincteur idéologique. Utilisée légitimement, elle est indispensable. Utilisée mécaniquement, elle devient un sédatif intellectuel d’une redoutable efficacité.

Car plus la critique d’Israël se fonde sur des faits, plus elle devient suspecte. Elle doit alors franchir un parcours d’obstacles moral où l’on exige qu’elle prouve sa pureté avant même d’être entendue. Pendant ce temps, les faits, eux, attendent poliment derrière la porte.

Ce procédé finit par produire un paradoxe sinistre : il fragilise la lutte contre l’antisémitisme réel en la transformant en outil diplomatique. À force de crier au loup à chaque critique d’un gouvernement, on finit par banaliser la présence des véritables loups.

Le grand carnaval moral

Nous vivons désormais dans un carnaval diplomatique où chaque camp se déguise en incarnation de l’humanité. Les uns brandissent la bannière de la civilisation assiégée. Les autres celle de l’oppression universelle. Les costumes changent, les slogans s’échangent, mais la tragédie continue, obstinée, indifférente aux performances oratoires.

Pendant que les tribunes s’écrivent avec une encre trempée dans l’indignation, les morts tombent avec une neutralité terriblement professionnelle. Ils ne votent pas, ne publient pas, ne participent pas aux plateaux télé. Ils ont la mauvaise habitude d’exister sans se soucier des récits qui prétendent les expliquer.

Le droit, cet empêcheur de croire en rond

Le droit international reste là, obstiné, gris, procédurier, incapable de produire des envolées lyriques. Il réclame des preuves, des enquêtes, des responsabilités. Autant dire qu’il est devenu l’ennemi naturel des prophètes médiatiques.

Car le droit, lorsqu’il fonctionne, détruit les mythologies confortables. Il rappelle que la puissance n’est pas un argument et que la souffrance n’est pas un monopole.

Mais le droit est ennuyeux. Il ne fait pas vibrer les plateaux télé. Il ne permet pas de distribuer des certificats de civilisation comme des prospectus électoraux. Alors on le cite, on le brandit, on le tord, puis on l’abandonne dès qu’il devient contraignant.

Et pendant ce temps…

Pendant ce temps, le conflit continue, imperturbable, comme un mécanisme rouillé qui tourne sans plus personne pour le réparer. Les éditorialistes distribuent les rôles d’anges et de démons, les diplomates collectionnent les communiqués, et les populations continuent de payer la facture humaine d’un débat transformé en opéra moral grotesque.

La véritable obscénité n’est pas l’excès verbal d’une rapporteuse internationale. Elle est la transformation systématique d’une tragédie humaine en concours d’indignations performatives.

Car au bout du compte, derrière les tribunes enflammées et les sermons civilisationnels, une vérité demeure, froide et implacable : les bombes n’ont jamais lu un éditorial. Et elles s’en portent très bien.

A/Kader Tahri / Chroniqueur engagé, observateur inquiet
« Il faut dire les choses comme elles sont, mais refuser qu’elles soient comme ça. »  
https://kadertahri.blogspot.com/

 

 

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